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October 01 Blond Cendron Il était une fois un riche seigneur qui avait un fils unique.
L’enfant était né chevelu, d’une épaisse toison couleur de soleil, ce pourquoi on l’avait appelé Blond. Par la suite ses cheveux avaient foncé mais il avait gardé le même prénom. Le seigneur chérissait beaucoup son fils, avec qui il partageait la plupart de ses loisirs. Il l’emmenait toujours à la chasse avec lui, si bien que l’art de la fauconnerie n’avait plus de secret pour Blond. Il l’avait également initié au maniement de l’épée et tout ce qu’un jeune homme de son rang devait savoir en matière des arts de la guerre, mais aussi à la bonne gestion de son domaine ainsi qu’à la tournure de madrigaux et aux jeux de l’amour courtois. Ils vivaient très heureux sous le regard aimant de la mère de Blond. Un jour ce fut la guerre, et le père fut occis par son voisin, homme rustre et cruel, qui s’octroya en trophée la châtelaine en plus des terres qu’il venait de conquérir. Comme elle était noble, il l’épousa. C’est ainsi que notre petit héros reçut comme beau-père un baron sanguinaire. Le baron avait déjà deux fils plus âgés, laids comme des poux et fiers tout pareil. Ils passaient le plus clair de leurs jours (et surtout de leurs nuits) à jouer aux cartes ou aux dés avec des individus louches, en s’entourant de ribaudes. Ils méprisaient leur nouveau frère bien qu’il fut de naissance plus haute (ou peut-être justement pour cela), et se plaisaient à lui imposer des tâches dégradantes. En réalité, ils avaient perdu presque toute leur fortune au jeu et n’avaient plus de quoi payer les salaires des domestiques. Blond, à qui ils n’avaient pas à verser de solde, leur apparaissait comme un cadeau de la Providence pour s’occuper du domaine. Ils l’avaient fait loger comme un palefrenier au-dessus des écuries. Il n’y avait plus beaucoup de bêtes pourtant, la plupart parties en dettes de jeu, les meilleures en campagne car le baron n’arrêtait jamais de guerroyer contre les seigneurs des alentours. Les écuries étaient immenses et pleines de courants d’air. Quand il faisait trop froid, Blond se réfugiait plutôt dans l’âtre de la cuisine, où il avait aussi à faire car il n’y avait plus non plus de cuisiniers. Il s’asseyait si près des braises que ses vêtements et ses cheveux étaient souvent couverts de cendres, c’est pourquoi on avait pris l’habitude de l’appeler Cendron. Tout le monde oublia son vrai prénom. Un jour il advint que la reine donna un bal pour présenter au monde sa fille de seize ans revenue du couvent. Elle voulait y voir tous les hommes à marier du royaume pour lui choisir un époux. Durant la semaine qui précéda la fête, les deux fils du baron ne laissèrent aucun répit à Cendron. Il dut retrouver de vieux habits de cérémonie oubliés dans une malle au sommet de la plus haute tour. L’escalier n’avait pas servi depuis tellement longtemps que les toiles d’araignées qui le barraient étaient extrêmement denses et solides, parvenir au grenier fut en soi une épreuve, qu’il franchit l’épée à la main… Dans la malle, les vêtements n’avaient pas été épargnés par les mites. Cendron les raccommoda comme il put. Puis il fallut les agrandir car les deux frères avaient considérablement grossi à force de rester assis à jouer. Quand il leur présenta son travail, ils explosèrent de rage, car si fins et précis que fussent les doigts de Cendron, on voyait que les habits n’étaient pas neufs. Ils le renvoyèrent chercher l’impossible. Alors, comme il faisait toujours quand il était las de leurs exigences, ils gagna la fauconnière où il se confia à son oiseau préféré. Quand il eut raconté tout son malheur à la bête, la voix entrecoupée de larmes, le volatile ouvrit le bec, mais au lieu d’un cri, ce furent des paroles qui en sortirent. - Donne-moi ces vêtements, Blond Cendron, j’en fais mon affaire. Donne-m’en un aussi pour toi, car je veux que tu ailles au bal. Sais-tu que tu as le même âge que la princesse ? Abasourdi, le jeune homme obéit. Il avait maintenant l’impression qu’un soleil était né à l’intérieur de lui et qu’il n’aurait plus jamais froid. Il ne savait pas si c’était parce qu’il avait entendu son ancien nom, oublié depuis si longtemps, ou parce qu’il se sentait maintenant protégé par une force bienfaisante qui lui rappelait son père. Il apporta trois habits au faucon, qui s’envola et les lui rendit quelque temps plus tard, flambant neufs. Le sien était le plus beau qu’on eut jamais vu, dans un tissu souple permettant tous les mouvements tout en étant coupé à la perfection. Il le cacha aussitôt sous sa paillasse dans l’écurie. Le jour même du bal, les deux frères réclamèrent toute l’attention de leur Cendron. Il s’acharna à les laver, les coiffer et les poudrer pour tenter de les rendre présentables. On peut dire qu’il fit du bon travail. Quand vint le soir il était complètement épuisé. Il pensa se reposer un peu avant de se préparer à son tour, mais l’aîné en montant sur son cheval lui ordonna de ranger la maison de fond en comble pour que tout soi rutilant quand ils rentreraient au petit matin, faute de quoi ils lui feraient passer le goût de la paresse. Ces derniers jours, accaparé tout entier par la préparation du bal, Cendron avait effectivement laissé de côté l’entretien du domaine. Désespéré, il courut à la fauconnière. Là, l’oiseau lui fit un clin d’œil et lui dit : - Ne te préoccupe de rien. Va te laver dans l’étang tout près d’ici, passe ton habit et reviens me voir. Quand il revint, propre comme un sou neuf et beau comme un ange dans son costume de fête, tout était en ordre. Il n’en crut pas ses yeux. Son soleil intérieur brilla de plus belle. Le faucon l’accompagna jusqu’au château. Voyant ce prince rayonnant, les gardes de l’entrée s’écartèrent instinctivement en s’inclinant. Le héraut lui demanda qui il devait annoncer. Le jeune homme répondit en souriant : - Je m’appelle Blond. Il inonda la salle de sa lumière. Pendant quelques instants, tout s’arrêta, y compris la musique. Chacun le regardait. La princesse s’approcha de lui et l’invita à danser. Elle ne le quitta plus de la soirée. Mais un peu avant minuit, il entendit à travers le brouhaha et la musique le cri de son faucon. Ses frères, lassés, s’en retournaient chez eux. Il se dégagea avec douceur des bras de son amie et se mit à courir. Quand il fut hors de vue, l’oiseau le saisit par la ceinture et le transporta jusque dans l’écurie. Il n’eut que le temps de glisser son habit sous sa couche, avant de descendre s’occuper des chevaux qui rentraient. Il demanda d’un air innocent aux deux cavaliers : - Avez-vous passé une bonne soirée ? - La princesse ne nous a pas accordé un seul regard, dit l’aîné, amer. - Un jeune prince est arrivé après tout le monde, que personne ne connaissait, dit le second. Il éblouissait tout sur son passage, comme s’il avait avalé un astre. Évidemment la princesse s’est précipitée sur lui et ne l’a plus lâché. Mais il émanait de lui une grande bonté contagieuse. Après son arrivée les langues de vipères n’ont plus rien trouvé à dire de méchant sur personne. Du coup on s’ennuyait. C’est pour ça que nous rentrons si tôt. Le lendemain, la princesse n’ayant pu trouver dans la matinée d’informations sur cet étrange inconnu, décréta que le bal se poursuivrait le soir-même. Les frères décidèrent d’y retourner, dans l’espoir que le jeune homme ne reviendrait pas. Ils étaient persuadés qu’ils avaient toutes leurs chances auprès de la princesse. Il fallut donc s’occuper à nouveau d’eux toute l’après-midi. Au moment de partir l’aîné dit à Cendron : - J’ai laissé tomber hier soir ma montre en argent en rentrant. Je ne sais pas où, mais je veux que tu la retrouves et qu’elle m’attende sur mon lit à mon retour. À nouveau désespéré, notre héros courut à son faucon, qui lui dit comme la veille : - Ne te préoccupe de rien. Va te laver dans l’étang tout près d’ici, passe ton habit et reviens me voir. Quand il revint, l’oiseau tenait la montre dans son bec. Il lui en donna une autre, en or ciselé, pour qu’il surveille l’heure au cour de la soirée, car cette-fois il ne l’accompagnerait pas. Cendron posa la montre d’argent sur le lit de son frère et fila au château. Le héraut le reconnut et annonça le prince Blond. Le cœur de la princesse fit un bond dans sa poitrine, elle courut vers lui, contre tout protocole, et l’emmena danser. La soirée passa comme une flèche. Consultant la montre d’or qu’il avait mise à son gousset, le jeune homme s’aperçut qu’il était près de minuit. Se souvenant que c’était l’heure à laquelle ses frères étaient rentrés la veille, il décida de rentrer. Comme il s’éloignait la princesse lui cria « Reviendrez-vous demain ? ». Il se retourna pour lui faire une révérence en signe d’acquiescement et se heurta précisément à son frère cadet. Celui-ci entreprit de lui chercher des noises. Pour couper court, il lui offrit sa montre en dédommagement. Il regagna les écuries, se changea et s’endormit. Tard dans la nuit, il entendit rentrer les chevaux. Il descendit et questionna ses frères. - Vous êtes bien tardifs cette fois, que s’est-il donc passé ? - Nous avons discuté longuement avec la princesse, parce que le mystérieux inconnu nous a donné sa montre. - M’a donné sa montre, tu veux dire ! La tienne t’attend sur ton oreiller mon cher frère, puisque Cendron l’a retrouvée, n’est-ce pas ? - Oui. - Je crois qu’elle n’est pas indifférente à mon charme, repris le cadet, elle me pressait de questions et m’a pris par le bras ! - Et que lui avez-vous dit ? - Rien, puisque nous ne savons rien… Nous avons passé en revue toutes nos connaissances mais personne ne correspond, nous ne voyons vraiment pas qui peut être cet invité surprise. - À quoi ressemble-t-il ? - Tout le contraire de toi ! Il est extrêmement beau, et pour tout dire fort sympathique, généreux en sus. Cendron s’endormit en rêvant à la soirée suivante. Mais le lendemain, ses frères le chargèrent d’encore plus de travail que les autres jours, si bien qu’il n’eut pas le temps d’aller voir son faucon avant de partir. Il se baigna, revêtit son habit et courut au château, où il arriva fort tard. Quand il entra dans la salle de bal, la princesse se précipita vers lui et l’entraîna dans le jardin. - Nous ne dansons pas ce soir ? s’enquit-il. - Non, nous avons déjà perdu trop de temps. Ma mère veut bien vous accorder ma main, nous devons parler concrètement ce soir. Je vous connais si peu ! Mais je sais que c’est vous que je veux. Elle le saisit par la taille et l’attira à elle. Il la regarda d’un air soudain navré. - Ma mie, je crains de ne pouvoir combler vos vœux. Je ne suis pas d’une condition assez haute pour prétendre à votre main. Pardonnez-moi de m’être laissé emporter par mon cœur. Je serais tout juste bon à nettoyer vos écuries… - Cessez de vous moquer. Qui que vous soyez, je veux vous épouser ! Mais si vous ne m’aimez pas, dites-le clairement, au lieu de me tuer à petit feu… Coupant court à la discussion, il l’embrassa, mais bientôt sonnèrent les premiers coups de minuit. « Déjà ! » pensa-t-il. - Ma mie, je dois partir… - Je vous ordonne de rester ! Il se dégagea mais elle s’agrippait si bien à sa taille que la bande de cuir et d’argent qui l’entourait lui resta dans les mains. Il courut aussi vite qu’il put vers son domaine. La princesse quitta le bal sans un mot et s’enferma dans ses appartements. Le lendemain, sa mère la reine entra dans sa chambre, y trouva la jeune fille étendue dans son lit comme sous le coup d’une maladie mortelle. Près d’elle, une ceinture, seule relique qu’elle gardait du prince inconnu. La reine y jeta un coup d’œil. Un détail lui parut intéressant : il n’y avait qu’un trou, et il ne faisait aucun doute que l’homme capable de la mettre avait une taille d’une finesse extraordinaire. - Ma fille, dit-elle, j’ai une idée pour retrouver votre Blond. Si nous faisons essayer cette ceinture à tous les hommes du royaume, il n’y a que lui qui pourra la boucler. Quel que soit son déguisement, nous le démasquerons. Et même s’il est étranger, il n’a pas pu aller bien loin en une seule nuit. À ces mots, la princesse repris des couleurs. Elle revêtit un costume d’apparat et fit atteler son carrosse. Durant toute la matinée, elle voyagea de demeure en demeure, sans omettre les plus petites cabanes de paysans, pour faire essayer la pièce à conviction à tous ses sujets. Mais elle ne retrouvait pas celui qu’elle avait fait danser. Son enthousiasme commença à retomber. Vers la fin de la journée, elle fut à nouveau complètement désespérée. Il ne lui restait plus à visiter que le château du baron sanguinaire, et elle sentait bien en son cœur que ni ce rustre ni ses abrutis de fils pouvaient être celui qu’elle recherchait. Elle entra quand-même, sur les conseils de son laquais qui ne perdait jamais espoir. Un faucon vint à leur rencontre et ne les quitta plus. Quand le père et ses deux déchets eurent échoué à boucler le ceinturon, malgré de pathétiques efforts pour amoindrir leur impressionnante bedaine, ils voulurent reconduire la princesse aux portes du domaine. Mais le faucon vola en cercles serrés autour du carrosse. Il semblait indiquer une direction. On se laissa guider par lui jusqu’aux écuries. Là, un palefrenier bouchonnait les chevaux, couvert de poussière de paille et de cendres. La jeune femme s’apprêtait à lui présenter la ceinture, quand le baron l’en empêcha. - C’est inutile, souffla-t-il avec dédain, cet avorton de Cendron n’a pas bougé d’ici les trois nuits dernières, il était occupé à entretenir mes terres et mes bâtisses. Il a bien trop d’ouvrage pour se permettre des frivolités ! Le faucon piqua sur lui et lui perça la main jusqu’à ce qu’il lâche prise. Alors la princesse s’approcha de Cendron, et sous le regard abasourdi des deux frères, lui retira sa grosse chemise de toile brute et lui entoura la taille de la ceinture, qui lui seyait à merveille. Pendant ce temps l’oiseau rapportait les habits de bal qu’il avait dénichés sous la paillasse. Les noces furent grandioses. On tua trois cents bêtes pour nourrir les palais, et on embaucha trois mille danseuses pour réjouir les regards. À partir de ce jour, la princesse et Blond Cendron ne se quittèrent plus. Ils eurent quelques enfants et des centaines de petits faucons. Et s’ils ne sont pas encore morts, ils doivent encore être heureux.
August 28 Private jokePar un soir brumeux tel qu'on n'en trouve d'ordinaire qu'en hiver, elle s'engagea sur le chemin des dunes. Une lune blâfarde perçait difficilement le ciel laiteux, donnant aux herbes hautes et aux ganivelles des allures de fantômes qui s'approchaient puis disparaissaient à mesure qu'elle avançait. Pour trouver la mer, elle se guida à l'oreille. Le ressac était doux et roulait mollement les galets. Quand elle estima qu'elle se trouvait à cinq mètres des vagues, elle posa son sac à dos. Puis elle laissa tomber sa veste, sa tunique et tous ses vêtements. Les gouttelettes en suspension dans l'air se rassemblaient en petites rivières sur sa peau et la faisaient frissonner. Quel pari stupide ! Elle aurait au moins dû se renseigner sur la météo avant d'accepter... Elle s'engagea d'un pas résolu dans l'eau qu'elle trouva étonnament tiède. Nager jusqu'au Men Crenn... Par quel miracle parvint-elle à tâtons à trouver la direction du rocher ? Le fait est qu'à peine un quart d'heure s'était écoulé depuis son entrée dans l'océan quand elle mit pied sur le récif. D'après les indications du mage, il fallait retourner les trois pierres triangulaires à chaque extrémité de l'îlot. Dès qu'elle eut placé le dernier caillou dans l'axe voulu, le sol se mit à trembler et un long grincement déchira la nuit. La brume se dissipa en un instant. Elle put alors voir, à quelques pieds d'elle, le petit portique qui finissait péniblement d'émerger du roc, comme si le mécanisme s'était rouillé pendant tous ces siècles de christianisme. Elle passa la main au travers, s'empara du talisman et l'accrocha à son cou. Une force presque magnétique l'enveloppa et l'attira à l'intérieur. "Franchis la porte !" murmura une voix dans sa tête. "Viens, rejoins-nous, tu sais bien que c'est ici ta place ! Tu portes l'étoile des élus..." Elle secoua la tête, dissipa l'impression de sérénité qui s'était emparée d'elle. Puis plongea dans la mer et nagea le plus vite qu'elle put vers la côté, comme effrayée de ce qu'elle avait entrevu. Non, il n'était pas encore temps... Cherchant à discerner dans l'obscurité l'endroit où elle avait laissé ses affaires, elle vit une lueur rouge sur sa gauche. Avec l'humidité, une flaque s'était formée sur son sac à dos, ça avait fait contact et allumé la loupiote de gilet de sauvetage qui lui servait de porte-clés. Magnifique ! Tout s'enchaînait à merveille ce soir ! Près de son tas de vêtements, un carnet. Intriguée, elle se penche. Un minuscule gnome lui saute alors au visage et en deux bonds s'engouffre dans son oreille. "Cesse de hurler, lui dit-il. Avec le talisman et cette cicatrice en étoile sur la tempe, tu es protégée de tous les maléfices et farces de nos peuples. Je ne vais pas non plus te forcer à rentrer chez nous si tu n'en as pas envie. Si tu désires mener une vie de mortelle, à ta guise. Quand tu voudras te retirer, reviens ici, refais les gestes de ce soir : la porte du sidh te sera toujours ouverte. Simplement, maintenant que tu sais, tu seras notre passeuse. Nous te confierons des missions que nous ne pouvons mener nous-mêmes. Tu sais que notre magie n'est plus opérante au dehors, le monde nous est trop hostile, les gens ne croient plus en nous... Ce carnet, nous l'avons trouvé sur une plage il y a quelque temps. Depuis lors, il ne cesse de pleurer. il doit retourner à son maître ! Mais nous ne savons comment le retrouver. Va, et rends-le lui !" Quoi dit, la bestiole disparut. Restée seule, la jeune fille feuilleta le carnet. Les dessins et croquis qui l'ornaient étaient splendides. Mais elle eut beau chercher, l'ouvrage ne comportait aucune adresse, aucune signature. "Eh bien, se dit-elle, dans quoi me suis-je fourrée..." Mais elle était assez têtue pour y arriver. March 19 loupsDans un petit village très pauvre, au fin fond d’un royaume perdu, vivaient un jeune garçon et sa mère. Je ne sais pas si l’on peut appeler ça vivre, disons plutôt qu’ils survivaient. Ils étaient en fermage dans une maison insane au bord d’un marécage. Le père était mort de malaria peu après la naissance de son fils, avant d’avoir eu le temps d’assécher le champ. Toutes les cultures pourrissaient sur pied dès que l’air se montrait humide. Chaque jour la mère cherchait dans la forêt des baies et des racines, qu’elle préparait de son mieux, en usant le moins de bois possible, dans la vieille cuisinière percée. Le garçon restait l’attendre en réfléchissant à des moyens de protéger leurs plantations de la pourriture, mais il était encore bien jeune. Le voisinage les fuyait comme des pestiférés. On les disait maudits, ou contagieux, ou encore sorciers, selon le flux et le reflux des rumeurs. Parfois même on leur lançait des cailloux. Une année, l’hiver fut tellement froid que la mère eut les extrémités gelées. La gangrène s’y installa. Elle mourut bientôt. Le garçonnet se retrouva seul et sans appui. Quand vint le terme du mois, il ne put payer et fut jeté dehors. Il s’abrita pour la nuit sous le porche de l’église. Au matin, le bourgmestre lui lâcha les chiens. Alors il fuit vers la forêt. Elle était noire et profonde, mais il n’avait pas d’autre choix que d’y entrer. Il s’enfonça entre les arbres, et bientôt leur densité fut telle que la lumière du jour ne parvint plus à se frayer un chemin à travers les branchages. L’enfant avançait dans le noir le plus complet. Il lui semblait discerner une lueur quelque part au loin, il essaya de la rejoindre. Il avait l’espoir qu’elle émanât d’un feu et qu’il pût s’y réchauffer. Peut-être les gens qui l’avaient allumé ne le chasseraient pas. Il s’engagea encore plus avant dans la végétation. Mais alors qu’il pensait n’en être plus qu’à quelques centaines de mètres, la lueur s’éteignit. Le jeune garçon se rappela tout-à-coup combien il faisait froid. Il commençait aussi à avoir faim. Avait-il marché longtemps ? Il avait perdu la notion du temps. Après avoir contourné quelques bosquets barrant son chemin, il perdit aussi son orientation. Il était à présent égaré, affamé, épuisé et transi, au beau milieu d’une forêt immense et inconnue. Petit, on lui avait toujours interdit de s’en approcher. Sa mère partait toujours seule ramasser des racines. De toute façon, elle restait en lisière, personne n’osait pénétrer jusqu’au cœur de ce lieu, réputé maléfique. De maléfice, le garçon n’en avait encore point vu. Au contraire, l’endroit était étonnamment calme, pas le moindre bruit, la moindre agitation. Peut-être les animaux étaient-ils tenus en respect par le gel. Juste comme il se disait cela, il entendit un craquement de brindille tout près de lui. Il se retourna vivement, mais l’obscurité l’empêchait de discerner quoi que ce fût. Il s’immobilisa en tendant l’oreille. Il eut un sursaut quand quelque chose le frôla, qui semblait d’assez grande taille. La forme repassa dans l’autre sens, elle semblait lui tourner autour. Il n’entendait toujours rien, à part son cœur qui battait très fort à ses oreilles. La chose s’approcha de plus en plus, il sentit une fourrure : un loup !
Il crut s’évanouir de frayeur. Mais que voulait cette bête ? Pourquoi ne l’attaquait-elle pas ? La terreur montait en lui. Il pensait « c’est un monstre sadique, qui joue avec moi comme un chat avec sa souris. Il sait que je ne peux pas m’enfuir, il savoure sa victoire, prend son temps… » Tandis qu’il ruminait, il ne s’aperçut pas que le loup, imperceptiblement, le poussait dans une certaine direction. Quelque temps plus tard il se retrouva au milieu d’une meute qui tournait autour de lui. Au bruissement des fourrures les unes contres les autres, il devina qu’il y avait là plusieurs dizaines d’animaux. Il se disait « j’ai compris, le premier n’était qu’un rabatteur, je serai le festin de toute la troupe ». Comme il n’était pas de taille à lutter, il se résolut à mourir. Sentant un petit lui passer entre les jambes, il pensa qu’au moins il servirait à la croissance de ce louveteau et de ses frères. Lui qui n’avait pas réussi à trouver sa place, à être utile auprès des humains, fut réconforté à cette idée. Tous ces êtres s’agitant autour de lui, et la tension extrême dans laquelle il était, lui donnaient chaud. Petit à petit ses membres engourdis se détendirent. Une sorte de torpeur le gagna. Il s’assit sur le sol et s’assoupit. En s’endormant, il savait que sa dernière heure était venue, et souhaita renaître loup.
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Une sensation de chaleur et une lumière vive lui firent ouvrir les yeux : un rayon de soleil, se glissant entre les branchages denses, tombait juste sur sa tête. Il mit un certain temps avant de comprendre que l’étrange chose noire qu’il voyait en permanence à quelques centimètres de sa figure était en fait sa truffe. C’est quand son regard se posa sur ses pattes poilues que la vérité lui apparut, tout incroyable qu’elle fût : il était devenu loup ! - Ah, te voilà réveillé ! Celui qui la veille encore était un petit garçon tourna un museau incrédule vers l’individu velu qui venait de lui parler. - Allons, salue-moi ! Tu dois rabattre les oreilles et mettre ta queue entre tes jambes en signe de déférence à un supérieur hiérarchique ! C’est bien vrai ce qu’on raconte sur l’impolitesse des humains métamorphosés ! Ne t’inquiète pas, je t’expliquerai comment tu dois te comporter dans le groupe. Ce n’est pas bien compliqué, tu comprendras vite. « C’est moi qui suit chargé de m’occuper de toi. Tout d’abord, comme tous les nouveaux hybrides, tu dois venir à la grande réunion pour qu’on te choisisse un nom. - Euh… mais qu’est-ce qui s’est passé ? Comment ça se fait que je sois… - Un loup ? Je ne sais pas trop… Ça arrive de temps en temps, nous recueillons les humains qui sont rejetés par les leurs. Sans doute as-tu fait un vœu ou quelque chose de ce genre. - Et je vais rester comme ça tout le temps ? - Ça ne te plaît pas ? - Ben… En tout cas vous avez l’air plus accueillants que ceux de mon village. Quand ils eurent rejoint la meute, le nouveau venu se demanda comment il pourrait distinguer toutes ces têtes poilues les unes des autres. Heureusement son tuteur avait une cicatrice sur le flan gauche qui permettait de l’identifier à coup sûr. Le chef de clan proposa qu’on appelle ce métamorphosé Le Villageois. Il n’y avait rien de plus logique. Tout le monde approuva. Puis on le chargea d’une mission. Plus exactement, il fut nommé, ainsi que son instructeur, parmi les dix aventuriers devant étudier un moyen de soutirer du bétail à la bergerie située en lisière de la forêt, à plus de douze lieues de son village natal. Autant dire qu’il n’y avait jamais mis les pieds. Ils se rendirent sur les lieux afin d’élaborer leur stratégie suivant la configuration de l’endroit. Le voyage leur prit une grande partie de la journée. Ils débouchèrent peu avant le crépuscule devant une grande bâtisse en bois d’où sortaient maints bêlements. La troupe de loups s’arrêta, passablement agacée d’arriver trop tard pour observer le berger rentrer ses bêtes, ce qui aurait permis de relever les failles éventuelles de la manœuvre. Pour l’instant, ils devaient se contenter de faire le tour du bâtiment dans l’espoir d’apercevoir des trous ou des fragilités de la paroi. Mais pas question de prendre la bergerie d’assaut avant d’avoir évalué la défense de l’adversaire et la qualité de son sommeil. Tandis qu’ils guettaient ainsi leur future proie, des aboiements de chiens furieux retentirent un peu plus loin dans la nuit, là où ils avaient distingué, avant que le noir ne fût complet, les silhouettes échancrées des tours d’un château. Les lévriers hurlaient comme s’ils avaient vu passer une bête et qu’ils eussent voulu lancer leurs maîtres à ses trousses, mais les grilles baissées du château les empêchaient de sortir de la cour. Si c’était un renard, il avait dû filer entre les barreaux, et les chiens dépités poussaient à présent des gémissements. Les aventuriers avaient fini leur exploration et se regroupèrent pour dormir. Le Villageois fut tout ému de se coucher contre ses désormais semblables. Il pensa que les animaux étaient peut-être bien plus humains que les humains eux-mêmes. Il fit des rêves poilus de courses dans les bois, de partage et de fraternité. Ils se réveillèrent pour voir passer les bergers menant paître leurs bêtes, et les suivirent.
Alors que chacun était à son poste de guet, Le Villageois crut sentir une présence derrière lui. Inquiet, il se retourna vivement, mais n’eut que le temps d’apercevoir une feuille qui bougeait. Peut-être était-ce le vent. Ce qui était sûr, c’est que ça n’était pas un homme qui avait fait bruire le buisson, il n’y avait donc pas de danger. Les loups ne craignent rien d’autre que les hommes. Il reprit son observation. Un peu plus tard dans la journée, la même impression revint. Cette fois, il eut le temps d’apercevoir une silhouette grise qui s’éloignait. Un autre loup ? Pouvait-il y avoir une meute ennemie dans cette partie de la forêt ? Quittant son poste, il suivit sa piste, sans prendre le temps de consulter ses frères. Il aboutit à une clairière fermée sur deux côtés par une paroi escarpée. Devant lui, une jeune louve blanche paniquée. Il était placé de telle façon qu’elle ne pouvait plus s’enfuir. Il l’appela : - Qui es-tu ? - Tu parles ? s’étonna-t-elle. - Ben oui, tous les loups parlent. Mais toi, tu as un accent humain… D’où viens-tu ? - Du château de mon père, à moins d’une lieue à l’ouest. Il se trouve que je me suis disputée hier avec son ensorceleuse officielle… Je ne sais plus où aller, je suis à bout… - T’inquiète, je vais te ramener chez les miens, tu verras, ils sont adorables. Le Villageois retourna à son poste de guet, la louve blanche à ses côtés. Le soir, il la présenta à l’équipe. À l’unanimité, elle fut baptisée Blanche… L’assaut de la bergerie fut fixé à deux heures avant l’aube. Tout se passa à merveille. On parvint à emporter cinq moutons avant que l’alerte ne fût donnée. Blanche et Le Villageois restèrent derrière pour faire diversion. Anciens humains, ils élaborèrent une stratégie idéale pour semer les hommes à travers les bois. Quand tout danger eut disparu, ils regagnèrent la meute. Ils vécurent plusieurs années, heureux, parmi les loups. Blanche eut plusieurs portées. À tous leurs petits ils transmirent leur technique infaillible pour berner les humains. ******* Un soir pourtant, le fils du roi, frère que Blanche avait quitté jouant aux billes, mais qui avait grandi et fortifié depuis, le fils du roi les accule dans la clairière même où ils s’étaient rencontrés pour la première fois. Il est seul, mais parvient à les assommer sans qu’ils comprennent comment. Puis il les ficelle et les ramène au château, si fier de sa prise. Comme il expose le résultat de sa chasse dans la salle principale, l’ensorceleuse reconnaît la louve. Elle décrète que ces bêtes sont sacrées et que personne n’y portera la main. Elle réclame en outre de rester seule avec elles pendant quelques instants. On évacue la salle. L’ensorceleuse se tourne vers Blanche : - Alors, Mademoiselle ? - J’ai compris mes torts, répondit la louve, et j’ai retenu la leçon. - À présent je peux donc vous délivrer de ce maléfice. À ces mots, Le Villageois se redresse. - C’est vrai ? Vous pouvez nous rendre notre forme humaine ? L’ensorceleuse hésite un instant, s’avance vers lui, esquisse un geste et reprend la parole. - Oui, je crois qu’à toi aussi je peux rendre ton apparence d’homme. Les yeux du loup brillent. - Tu es fou ! s’écrie Blanche. Et nos compagnons ? Et nos enfants ? Ils ont encore besoin de nous ! Et puis les humains sont si méchants ! - C’est vrai que quand j’étais garçon, je n’ai vu que la cruauté et l’égoïsme, mais je garde un espoir fou au cœur, je veux trouver ma place parmi les hommes. J’ai été heureux d’être loup mais je sais tout d’eux à présent, je m’ennuie un peu. Je voudrais goûter à une autre sorte d’aventure… - Eh bien moi je ne te suivrai pas ! Fais-en à ta guise, je reste louve ! Blanche s’enfuit. - Il est encore temps de la rattraper, dit l’ensorceleuse. - Non. Je veux être un homme. Libérez-moi de mon apparence. Quelques incantations, un cercle tracé sur le sol, des gestes précis. Le Villageois se recroqueville sous l’effet d’une douleur venue du début des temps. Il perd ses poils, son corps se boursoufle… À l’orée de la forêt, Blanche entend ses hurlements. Puis un grand silence. Elle détourne la tête et s’enfonce à travers les arbres. ******* Dans une chambre du château, un jeune homme s’éveille. L’ensorceleuse lui apporte des vêtements. Il est un peu dégingandé et ses yeux sont perçants. Il a conservé quelque chose d’animal. Elle le trouve très beau. Mais elle est déjà si vieille… Quelques jours plus tard, le jeune homme s’est enfui du château. Au fil du temps, il s’est bâti une petite maison en lisière de forêt. On dit que les loups y viennent souvent, surtout une belle louve blanche avec laquelle il s’entretient longuement à chaque fois. Les hommes aussi, vont en nombre demander conseil à cet Étranger empreint de sagesse. Entre son ermitage et ses voyages, entre les humains et les bêtes des bois sombres, il semble qu’il ait trouvé son équilibre, enfin. December 04 l'enfant des féesIl était une fois trois petits féetauds qui suivaient leurs parents dans la forêt. Mais les arbres étaient denses et rapidement ils ne virent plus les adultes. Quand ils furent tout-à-fait perdus, ils crièrent aussi fort qu’ils le pouvaient, sans que personne vint à leur secours.
November 10 un prince vraiment charmantIl était une fois un prince charmant qui ne parvenait pas à trouver femme. Il allait de tournois en tournois dans l’espoir d’emporter la main d’une fille de roi, mais chaque fois il était débouté. Il chutait de son destrier au premier assaut, et sous les huées de la foule devait s’enfuir jusqu’à sa tente. Là il attendait que les clameurs se taisent, que les combats reprennent, puis il rassemblait ses effets et filait en quatrième vitesse vers le prochain château recelant une fille à marier. Un jour il en eut assez de toutes ces princesses juchées sur leur piédestal, regardant leurs prétendants se déchirer pour leurs beaux yeux, attendant que l’un d’eux se montre digne d’elle. - Mais qui nous dit qu’elles sont dignes de nous ? pensa-t-il, si ça se trouve on s’écorche pour des filles qui ne valent pas un clou. Alors il décida d’organiser son propre concours, où se seraient les princesses qui devraient faire leurs preuves, pour une fois. Il engagea un héraut qui s’en alla de par le pays diffuser le message qui suit. - Oyez, braves gens, oyez. Le prince de Piétencap donnera sa main et son royaume à celle qui parviendra à surmonter les épreuves dont il a décidé. À savoir : une longue marche à travers la forêt profonde à la recherche des fragments du miroir-aux-lendemains. Puis lorsque tous les fragments seront assemblés, l’épreuve suivante consistera à s’y regarder. Enfin pour les dernières en lice, il faudra confectionner pour le prince un tissu des plus fins qui soient afin de lui faire le plus bel habit du monde. Nous vous attendons nombreuses au domaine de Piétencap à partir de mercredi. Les épreuves débuteront le lendemain. Les pique-nique sont fournis.
La plupart des personnes qui répondirent à l’appel n’étaient à première vue pas vraiment du goût du prince. Il s’agissait en grande majorité de princesses trop laides ou contrefaites pour attirer les prétendants, et puis beaucoup de mendiantes venues tenter leur chance. Le prince se rassura en se disant que celle qui réchapperait à toutes ses épreuves serait quelqu’un d’agréable à vivre. Il décida cependant de débuter la recherche en forêt au coucher du soleil, histoire d’en faire déjà fuir certaines. Il rassembla donc les prétendantes à six heures le jeudi soir devant son château pour leur indiquer l’itinéraire à suivre, en précisant que celles qui ne seraient pas de retour avec leur morceau de miroir le lendemain avant midi seraient déclarées défaillantes et éliminées du concours. Pour aller du domaine de Piétencap à la forêt profonde, il fallait traverser un petit village. Sur la place de l’église, sous une vieille statue, une jeune fille semblait attendre quelque chose. Elle avait un air si triste que l’une des concurrentes désargentées, prenant pitié, vint lui proposer de participer à la recherche avec elle, pour lui changer les idées. La triste jeune fille regarda la mendiante d’un œil absent et, comme si elle ne savait plus ce qu’elle attendait là depuis si longtemps, la suivit. Elles pénétrèrent dans la forêt comme le soleil disparaissait derrière l’horizon. Les arbres bruissaient de cris de chats-huant et autres créatures de la nuit. Le feuillage était si dense que la clarté de la lune ne le transperçait pas : les deux jeunes filles se retrouvaient prisonnières des ténèbres au milieu des bêtes sauvages et affamées. La mendiante saisit la main de la jeune fille triste pour ne pas la perdre et pour se rassurer. Celle-ci lui dit : - J’ai passé tant de nuits à attendre au pied de la statue, des nuits claires mais aussi des nuits sans lune, des nuits de tempête ou de brouillard, que j’ai acquis la capacité de voir dans le noir. Fais-moi confiance, je te guiderai au milieu de la forêt, là où nous trouverons les fragments du miroir. Par un phénomène étrange, les loups semblaient les éviter, elles n’en rencontrèrent aucun. Après de longues heures de marche dans la pénombre, le froid et la crainte, la mendiante eut l’impression que l’air s’éclaircissait. Elle distingua des formes végétales clairsemées sur le sol, et parmi elles, quelque chose qui ressemblait à des éclats de faible lumière. La jeune fille triste lui pressa la main : - Regarde, nous sommes arrivées là où jadis la reine délaissée brisa son miroir. Les éclats en gisent encore sur le sol. C’est cela que nous devons ramasser. Elles en prirent un chacune puis reprirent la route en direction du château. L’aube pointait quand elles atteignirent l’orée de la forêt. Il y avait là des femmes qui avaient passé la nuit à attendre le jour et qui se mettaient en route, pensant avoir le temps de trouver un morceau de miroir et revenir au château avant le douzième coup de midi. Pas bécheuses, les deux jeunes filles leur indiquèrent le chemin. D’autres femmes revenaient bredouilles ou blessées, certaines étaient parvenues à ramener leur fragment. À midi, les neufs débris du miroir-aux-lendemains étaient rassemblés dans la cour du château de Piétencap. On les plaça côte-à-côte et ils se ressoudèrent comme par magie. Les neufs personnes qui avaient réussi la première épreuve se mirent en file pour se regarder dedans. La première à s’en approcher avait eu une main arrachée par un loup au cours de la nuit. Elle se vit dans le miroir avec un membre gangrené et des médecins lui demandant la permission d’amputer au niveau de l’épaule. Elle vomit et s’enfuit en courant. La deuxième fut notre mendiante. Son reflet la montrait toute ridée, plus ridée que personne ne pourrait l’imaginer, complètement édentée, avec de très longs cheveux blancs. Passé le premier choc de cette vérité crue, elle remarqua que ses vêtements étaient somptueux et fut enchantée. Elle trouva que ses cheveux paraissaient presque argentés et que cette vieille femme avait une certaine beauté. Elle portait en outre une grande broche en forme de chouette en guise de fermoir de son manteau brodé. - Je vais vivre très vieille, sage et riche, se dit-elle, que rêver de mieux ? Et elle s’éloigna avec le sourire aux oreilles. La jeune fille triste s’avança à son tour. Elle se découvrit allongée dans un lit tout de velours tendu, plusieurs enfants l’entouraient, dont un nouveau-né. Une grande et belle dame s’approchait et d’elle, lui prenait la main pour l’aider à se lever, et elles s’éloignaient ainsi toutes les deux, bras-dessus, bras-dessous. On eût dit que cette vision lui apportait tout-à-coup du réconfort. Elle rejoignit son amie mendiante, moins triste qu’auparavant. La candidate suivante s’évanouit en se découvrant vieille et ridée dans le miroir-aux-lendemains. Celle d’après fit semblant de n’être pas affectée par cette vision. Le reflet suivant montrait deux vieux hommes se tenant la main. Le prince dévisagea la candidate et s’aperçut qu’elle avait de la moustache qui pointait. C’était un travesti qui n’avait pas prévu qu’il n’aurait pas l’occasion de se raser tous les matins pendant les épreuves. Le prince lui expliqua qu’il n’avait rien contre les invertis mais qu’il avait besoin d’un héritier, de plus le mariage entre hommes n’était pas encore autorisé dans ce royaume. Enfin des trois dernières, l’une se vit chercheuse d’or au Nouveau Monde et partit sur-le-champ s’embarquer sur un voilier, l’autre se vit mariée à quelqu’un qui ne ressemblait pas du tout au prince, et la troisième ne supporta pas l’image de sa vieillesse. Restaient donc trois jeunes femmes en lice. Le prince de Piétencap les fit emmener dans une pièce où se trouvaient d’immenses tas de fibres brutes de toute sorte, des fuseaux, des rouets, des métiers à tisser et des nécessaires à couture. Il leur rappela que l’ultime épreuve consistait à fabriquer le plus bel habit du monde dans le plus fin tissu qui soit. La troisième femme et la mendiante attrapèrent chacune un fuseau et commencèrent à filer aussi finement qu’elles le pouvaient. Mais la jeune-fille-plus-tout-à-fait-triste sortit un fuseau d’or de sa poche et chanta une chanson. Le fil qui sortait de ses mains était si fin qu’on le voyait à peine, et il était en or aussi. La mendiante lui demanda : - Comment fais-tu cela ? - C’est un fuseau magique que je tiens de ma bonne marraine. Veux-tu que je te le prête ? - Non merci, tu es gentille, mais ce serait tricher : il est à toi. Puis vint le temps de tisser le fil pour en faire de belles toiles. La troisième femme et la mendiante s’assirent chacune à un métier et commencèrent à passer leur navette en maintenant les fils aussi serrés qu’elles le pouvaient. Mais la jeune-fille-plus-tout-à-fait-triste sortit une navette d’or de sa poche et chanta une nouvelle chanson. La toile qui sortait de son métier était si fine qu’on voyait au travers, et elle paraissait solide. La mendiante lui demanda : - Comment fais-tu cela ? - C’est une navette magique que je tiens de ma bonne marraine. Veux-tu que je te la prête ? - Non merci, tu es gentille mais ce serait tricher : elle est à toi. Enfin arriva le moment de confectionner le manteau destiné au prince. La troisième femme et la mendiante se munirent chacune d’une aiguille et commencèrent à coudre aussi habilement qu’elles le pouvaient. Mais la jeune-fille-plus-tout-à-fait-triste sortit une aiguille d’or de sa poche et chanta encore une autre chanson. L’habit qui se créait sous ses doigts avait une forme si raffinée que sans aucun doute il épouserait exactement le corps du prince. Cette fois-ci la mendiante ne posa pas de questions. Elle ramassa un peu du fil d’or que la jeune fille n’avait pas utilisé et broda le manteau qu’elle avait fait. Elle fut longue à la besogne. En attendant qu’elle eut fini, les deux autres sortirent se promener. Mais à peine la jeune fille s’était-elle engagée dans une allée du parc, que la troisième femme revint à l’atelier. La mendiante était tellement absorbée dans son travail de broderie qu’elle ne s’aperçut pas de sa présence. La perfide femme échangea le manteau grossier qui se trouvait dans son panier avec celui, splendide, qui était dans la corbeille de la jeune fille. Puis elle termina sa promenade comme si de rien n’était. La mendiante n’était pas peu fière de l’habit qu’elle avait confectionné et fut encore plus heureuse de voir que le prince le regardait avec admiration. Bien que fait de toile assez quelconque, les broderies de fil d’or qui l’ornaient lui donnaient une majesté vraiment digne d’un monarque. Puis ce fut au tour de la jeune-fille-plus-tout-à-fait-triste de présenter son ouvrage. Mais ce qu’elle sortit de sa corbeille n’était qu’une pièce grossière et informe. Le prince ne lui accorda pas même un regard et la jeune fille, abasourdie, s’assit par terre en pleurant. C’est alors que la troisième femme apporta le manteau magnifique. Le prince fut subjugué, enfila l’habit, prit la femme par la main et s’apprêtait à la demander en mariage quand la mendiante lui fit remarquer un accroc qu’il y avait en bas du vêtement. - Si c’est vraiment cette femme qui l’a tissé et cousu, remarqua-t-elle, elle doit être aussi capable de le réparer sans que cela se voie. Ordonnez-lui donc de le faire devant nous. - Je ne comprends pas pourquoi vous demandez cela, mais j’accepte votre requête, déclara le prince, puis se tournant vers celle qu’il tenait par la main : - Madame qui avez fait cet ouvrage, veuillez le réparer, je vous regarde. La femme fut bien en peine de produire quelque chose de joli. Elle prétexta que le regard du prince la troublait. Mais la jeune-fille-de-nouveau-plus-tout-à-fait-triste, proposa de réparer à sa place. Le prince comprenait de moins en moins ce qui se passait car elle sortit son aiguille d’or et en chantant fit une réparation tellement discrète que personne n’aurait pu la deviner. Pendant ce temps la mendiante était allée voir dans la corbeille et y avait trouvé, pris dans l’osier, le morceau de tissu arraché lors du vol. Elle le montra au prince qui en un éclair se figura toute l’affaire. Il prit la main de la jeune fille, maintenant tout-à-fait heureuse, y posa les lèvres et la demanda en mariage, puis il condamna l’autre femme à tisser des orties tout au long de sa vie. La jeune fille demanda que la mendiante soit sa demoiselle d’honneur et qu’elle reste auprès d’eux au château. Et comme le fuseau, la navette et l’aiguille savaient travailler tout seuls, leur cour fut la mieux habillée et la mieux parée de tous les temps. October 09 je, la fille au chapeau rougeCe matin je me suis levée avec
le soleil. J’adore ça : dès que le printemps revient
j’omets volontairement de fermer mes persiennes. Le jour entre
petit à petit dans ma chambre jusqu’à venir caresser
mes yeux, alors je me réveille, et toujours de bonne humeur !
August 29 ce soir j'attends Madeleine, j'ai apporté du lilasIl était une fois une petite fille qui vivait seule avec son père. Bien que n'étant pas très riches, ils étaient heureux tous les deux. Le père était berger. Tous les jours, il menait ses bêtes au champ, et la fillette restait à la maison faire du fromage, filer la laine, tisser et coudre des habits qu'elle vendait au marché. Un soir, son père lui dit : - Mon enfant, demain nous recevront une belle dame que j'ai rencontrée tout-à-l'heure. Je veux que tu laves la maison de fond en comble, que tu accroches des tentures aux murs, que tu sortes les couverts d'argent et que tu prépares un bon repas. Puis, quand l'angélus sonnera, tu iras attendre cette dame sous l'églantier au croisement des chemins et tu la mèneras ici. - Bien mon père, c'est entendu. Le lendemain la fillette fit comme il lui était demandé. Et quand, à l'angélus, elle vint trouver la gente dame, elle fut aussitôt charmée par ses manières et son apparence. Le souper se termina fort tard car chacun était joyeux et personne n'avait envie de se coucher. Enfin, au moment de s'en aller, la belle dame s'approcha de l'enfant et lui souffla à l'oreille : - Je sais que c'est toi qui as préparé la maison. Tu t'es donné beaucoup de mal. Accepte ce fuseau d'or en présent, il t'aidera dans ton travail. La petite fille remercia chaudement, puis la dame disparut dans la nuit. Une semaine plus tard, le père dit à sa fille : - Mon enfant, demain nous recevront à nouveau la belle dame. je veux que tout soit encore plus beau que la dernière fois. - Bien mon père, c'est entendu. Et le lendemain la fillette fit tout son possible pour rendre la maison somptueuse. Elle prit le fuseau et se mit à chantonner une complainte que la gente dame leur avait apprise lors de son dernier dîner avec eux. Aussitôt le fuseau s'échappa deses mains et fila tout seul un fil d'or qui recouvrit tous les couverts et les meubles, si bien que l'on eût dit que ces couverts et ces meubles fussent d'or plein. Voyant cela, la petite fille fut tout heureuse et s'en alla attendre son invitée sous l'églantier. Le père arriva un peu plus tard. Ils firent bonne chère tous les trois, rièrent, dansèrent, pus au moment de partir la belle dame glissa encore à l'oreille de la fillette : - Tu t'es encore donné beaucoup de mal pour préparer la maison. Laisse-moi t'offrir cette navette d'or en remerciement du repas de ce soir. Puis elle disparut dans la nuit. Une semaine passa, pusi le père annonça à nouveau à son enfant la venue de la grande dame. La petite fille demanda au fuseau de filer de l'or comme la dernière fois, puis, en chantant une autre complainte apprise de sa bienfaitrice, elle mit en action la navette qui tissa d'elle-même des tentures chatoyantes et des tapis moelleux. Pendant ce temps la fillette préparait des mets rares qu'elle avait pu acheter en vendant le fil d'or. Puis à l'angélus elle alla attendre la belle dame sous l'églantier. Le père arriva un peu plus tard. Ils goutèrent avec délices aux plats extraordinaires, chantèrent, s'amusèrent, puis ce fut l'heure de dormir. la belle dame s'approcha une fois encore de l'oreille de l'enfant et chuchotta : - encore une fois merci ! Cette fois-ci, accepte cette aiguille d'or qui t'aidera dans tes travaux de couture. La fillette la suivit des yeux dans la nuit puis la perdit de vue sans comprendre comment. La semaine suivant le même jeu recommença. Le fuseau fila du fil d'or que la navette tissait, pusi l'aiguille en faisait de somptueux vêtements et ornements. La belle dame arriva comme de coutume sous l'églantier à l'angélus, et ils festoyèrent fort joyeusement. Mais lorsqu'il fut l'heure de se quitter, la fillette proposa : - Laissez-moi vous raccompagner, la nuit est si sombre ce soir, je ne voudrais pas que vous vous perdiez. la gente dame refusa et le père retint sa fille par l'épaule : - Ne t'avise surtout jamais d'essayer de la suivre, cela nous porterait malheur. le temps s'écoula ainsi, les semaines ponctuées par les festins de la belle dame. Puis un jour le père dut partir en voyage de l'autre côté des montagnes. Peut-être fut-il attaqué en cours de route par des brigants ou dévoré par l'ogresse qui, dit-on, habite là-bas, toujours est-il qu'il ne revint pas. La petite fille était triste mais continuait à festoyer avec la belle dame. Le reste de la semaine elle pleurait en sortant les moutons, pleurait en caillant le fromage et pleurait en filant la laine. Elle était rongée par la solitude. un soir, elle supplia la grande dame : - Emmenez-moi avec vous ! Ne me laissez plus seule ici... - Je le regrette vraiment, mais c'est impossible. - Pourquoi ? Qui êtes vous en vérité ? Que faites-vous le reste du temps ? Pourquoi ne pourrais-je pas vous être utile ? Est-ce dangereux là où vous habitez ? - Ne me demande rien s'il te plaît, c'est impossible, c'est tout. Mais la fillette ne voulait pas en rester là. Elle sortit dans la nuit aussitôt après la belle dame et mit ses pas dans les siens. Elle la vit revenir à l'églantier et devenir soudain étincelante. Elle croisa son regard et entendit sa voix furieuse crier "malheureuse ! tu as rompu l'enchantement", avant qu'elle ne se transforme en étoile et regagne sa place das les cieux. Depuis lors, toutes les semaines, ont peut apercevoir la petite fille qui s'asseoit sou l'églantier à l'heure de l'angélus et qui attend, attend, attend... May 30 sur le chemin des IndiensEn ce moment je fais des recherches de contes et légendes indiens pour en inclure un dans un conte à balader que je compte raconter à Crozon pendant ma fête.
Sur les bords de l'avenue Saint Jean-Baptiste de la Salle, il y a des arbres plantés. Le trottoir est divisé en deux parties : côté piétons, c'est du bitume, côté arbres, c'est du sol naturel (une espèce de terre jaune assez sableuse).
Il y a quelques jours, marchant le nez par terre (j'aime bien marcher soit le nez par terre soir le nez en l'air), j'avais vu un coeur en pierre, que j'ai ramassé. Personne autour de moi n'a su me dire si c'était une forme naturelle ou taillée de main d'homme dans l'ardoise, et d'où venait-elle donc, pour se retrouver sous les arbres de Saint Jean-Baptiste ?
Ce matin, toujours le nez par terre, j'ai vu une flèche dessinée avec des brindilles d'arbres. Ca ressemblait à une piste d'Indiens. Je ne sais pas si c'était intentionnel, le tracé était un peu brouillé, cela peut être dû au vent qui aura fait ainsi tomber les bouts d'arbres... Je n'ai pas suivi le chemin qu'elle indiquait car j'avais cours (M. Gaborieau, le cours sur la technique, le plus intéressant cours de cette année).
Qui sait où elle m'aurait menée ?
May 26 un peu de poudre de mandragore dans la farine de fromentIl avait les mains engluées de pâte. Ses bras étaient engourdis, presque tétanisés à force de pétrir.
Il voulut reprendre la boule pour la rouler sur ses doigts afin qu'elle agglutine tous les résidus.
Il était épuisé et sa vue commençait à se troubler. Il avait l'impression que la boule grossissait et lui recouvrait entièrement les mains.
Il secoua la tête comme pour chasser les ténèbres qui s'y installaient. L'impression demeura. Un malaise grandit en lui, en même temps que la boule de pâte.
C'est un rêve, réveille-toi. Tu as trop travaillé, tu es fâtigué, c'est une hallucination. Calme-toi, respire.
La boule grossissait. Il lui semblait presque percevoir une respiration de cet amas collant. Il avait tous les avant-bars pris, sa liberté de mouvement diminuait de secondes en secondes. Il paniquait.
Calme-toi, calme-toi ! Dans les sables mouvants il suffit de se laisser aller et de faire la planche.
La pâte commençait à lui entourer le ventre.
Ce n'est pas possible, c'est un cauchemar, réveille-toi !
La vieille ampoule se balançait dans la pièce sombre, jetant une lueur jaunâtre sur les sacs de farine entassés. Les ombres tanguaient à ce rythme, dessinant comme une mélopée silencieuse, un enchantement maléfique et inexorable.
L'odeur du pain non cuit lui emplissait les narines. Il ne pouvait plus respirer. La pâte lui recouvrait tout le corps, il n'était plus qu'une immense boule gluante.
Il poussa un dernier cri muet avant de s'effondrer, inconscient, sur la margelle du four. Cela fit un bruit mou. May 16 aiguilleuse d'âmes ?Hier, sur le trajet habituel qui va de Saint-Jean Baptiste à la fac de Villejean (à tout casser ça fait 600 mètres), un petit gars me demande où se trouve la résidence Saint-Jean Baptiste de la Salle. "C'est juste là monsieur". Puis sur le chemin du retour, je rencontre deux étudiantes cherchant le RU.
Ce matin, partant en cours, une voiture s'arrête à ma hauteur, dont les occupants étaient en quête du centre Eugène Marquis, à l'hôpital Pontchaillou juste à côté de la fac. Cet aprèm, une dame qui cherche la station de métro, et cinquante mètres derrière elle, un homme au fort accent étranger, qui déccroche de son portable juste pour me demander exactement la même chose que la dame...
Cinq fois en deux jours... ça commence à faire beaucoup... Est-ce une sorte de signe ? Suis-je une aiguilleuse qui s'ignore ? April 08 visionTout à l'heure, j'attendais le bus. Le temps était couvert mais bon, la foule s'agitait paisiblement place de la République.
Un vieux monsieur, sur une vieille bicyclette, en vieux caban datant de la guerre, avec une bonne vieille tête de vieux monsieur digne et synpathique, passe sur le trottoir, s'approche de la corbeille près de l'abri-bus, y jette un coup d'oeil furtif, et repart comme il était venu.
Etait-ce un Résistant attendant un message secret ? Attend-il ce message important depuis la guerre de 40 ? Passe-t-il tous les jours ainsi vérifier que le colis n'est pas arrivé ? ...
Bien à vous
Lili March 19 les bergères épousent-elles les princes ?Dans une forêt profonde vivait une jeune bergère, douce et gentille. Elle était en charge des bêtes du royaume, et ses jours se passaient dans une solitude paisible qu’elle occupait à contempler la nature et à soigner ses animaux. Il advint qu’un soir, alors qu’elle ramenait les moutons à l’étable, elle croisa sur le chemin le fils du roi, qui était beau comme le jour et charmant comme la nuit. - Que faites-vous donc en cette forêt si sombre à cette heure tardive, jeune damoiselle ? Ne craignez-vous point d’y rencontrer quelque loup ? Souffrez que je vous accompagne jusqu’aux portes de votre logis. La jeune fille accepta. Le chemin lui fut fort agréable en une telle compagnie. Ils causèrent innocemment de diverses choses du monde, mais le prince était charmant, s’entend, et elle en conçut un grand amour. Lorsqu’ils arrivèrent à sa maisonnette, le jeune homme reconnut les lieux. - C’est la bergerie de mon père, s’écria-t-il. Regardez, par ce chemin il ne faut pas un quart de lieue pour arriver au palais ! En effet, tendant le regard, la demoiselle aperçut la silhouette des hautes tours du château, qui s’élevaient derrière les arbres. Puis il prit congé. Dès lors elle oublia de contempler la nature et, tout en continuant à prendre soin de son troupeau, elle n’eut plus de cesse que de s’approcher au plus près du palais dans l’espoir d’entrevoir le prince. Parfois elle l’y rencontrait, et leur conversation la remplissait de grâce. Mais chaque fois elle retournait seule à sa maisonnette et s’endormait en soupirant de solitude. Un jour qu’elle était au village un hérault vint déclamer une annonce invitant tous les jeunes gens du royaume au grand bal prévu à l’occasion des noces du fils du roi avec une princesse du voisinage. En entendant cela, elle crut que son cœur allait se rompre. Elle rentra chez elle au plus vite et reporta tous ses soins sur ses moutons dans l’espoir d’oublier tout le reste. Elle s’occupa d’eux mieux que jamais mais les pensées tournaient en rond dans sa tête et elle fondit en larmes en peignant la laine de sa plus belle brebis. - Ne sois pas triste ma maîtresse, lui dit l’animal. Le prince qui possède ton cœur ne fait pas attention à toi, mais tu es gentille : en te mettant un peu en valeur tu pourrais le séduire à ton tour. Prends mon lait, fais-en un fromage, le meilleur que tu aies jamais fait, et va le lui offrir. Ensuite, reviens me dire ce qu’il en est. Ce qui fut dit fut fait. La bergère fit le plus beau fromage qu’on ait jamais vu et alla le porter au château. C’était le premier soir du bal. Le prince était attablé avec sa promise. Ils partagèrent le fromage avec joie et gourmandise, remercièrent la jeune fille puis retrounèrent à leurs bavardages amoureux comme si elle n’avait pas existé. Elle revint en pleurant à la bergerie. La voyant dans cet état, la brebis lui dit : - Ne sois pas triste ma maîtresse. En te mettant encore en valeur tu pourrais séduire ton prince. Il ne suffit pas d’être gentille, il faut être jolie aussi. Prends ma laine, fais-en une étoffe, la plus belle que tu aies jamais tissée, tailles-y une robe digne d’une reine et retourne au palais. Invite le fils du roi à danser, il ne pourra qu’être charmé. Ensuite, reviens me dire ce qu’il en est. Ce qui fut dit fut fait. Il sortit des mains de la demoiselle un vêtement tellement éblouissant qu’on devait détourner son regard lorsqu’on la croisait, sous peine de demeurer aveugle. Le lendemain soir lorsqu’elle arriva au bal, tous les jeunes seigneurs s’empressèrent de l’inviter à danser. Le prince lui prit la main en acceptant une valse. - Vous êtes magnifique, lui dit-il. Je suis fier d’avoir à mon service la plus belle bergère du monde. Dès que je serai marié je songerai à vous trouver un époux parmi mes plus preux chevaliers. Puis la musique s’arrêta et il reprit sa place auprès de sa promise, sans plus faire attention à celle qu’il avait fait tourner quelques instants plus tôt. Elle revint en pleurant à la bergerie. La voyant dans cet état, la brebis lui dit : - Ne sois pas triste ma maîtresse. En te mettant plus en valeur tu pourrais séduire ton prince. Il ne suffit pas d’être gentille et jolie, il faut être digne d’intérêt aussi. Prends mon cerveau, fais-en un ragoût, le plus fin que tu aies jamais cuisiné. Mange-le et tu acquièreras mon intelligence. Va trouver le fils du roi et fais-lui la conversation. Alors il sera complètement amoureux. La bergère, horrifiée à l’idée d’abattre sa plus belle et plus sage brebis, rechigna beaucoup, mais l’animal réussit à la convaincre. Ce qui fut dit fut fait. Le lendemain soir elle vint s’asseoir auprès du fils du roi alors que sa promise dansait avec un grand seigneur. Ils parlèrent pendant de longues minutes. Le prince était admiratif des propos que tenait la jeune femme. - Vous seriez digne d’être ma conseillère, lui dit-il, je vais vous offrir un bureau près de celui de mon père, ainsi vous connaîtrez déjà toutes les affaires du royaume lorsque viendra mon tour de monter sur le trône. La bergère accepta cette nouvelle fonction, au grand plaisir du roi qui était charmé d’avoir désormais à son service une demoiselle si gentille, si jolie et si vive d’esprit. Mais son fils n’avait toujours d’yeux que pour sa promise. Le jour des noces, la jeune conseillère fut priée de prendre place aux côtés du roi pour assister à la cérémonie. Le prince était resplendissant de bonheur et son regard s’éclaira quand entra la mariée. La petite bergère se recroquevilla sur son banc. Non, elle n’aurait pas sa place dans ce bonheur-là. Elle se demanda soudain ce qu’elle faisait en ce lieu. Elle revit son troupeau, sa maisonnette et sa forêt, regretta le soir funeste où elle avait rencontré ce prince, sans qui elle ne pouvait désormais plus vivre, près de qui elle ne pouvait désormais pas vivre. Lorsqu’il embrassa celle qui venait de devenir sa femme, la bergère tomba morte à leurs pieds. inachevé : l'ange gardien, version heureuseIl était une fois une petite fille qui avait perdu son ange gardien. Elle savait qu’il était farceur et qu’il aimait bien se dissimuler dans les fourrés pour l’observer vivre et n’intervenir qu’au bon moment, mais elle avait appris au fil du temps à le repérer au milieu de la végétation, et ça la rassurait de savoir qu’il était là, tout près, à veiller sur elle. Or depuis quelque temps elle ne parvenait plus à deviner dans quel buisson il se cachait. Non seulement ça, mais en plus il lui était arrivé deux ou trois histoires facheuses au cours desquelles il n’était pas intervenu pour régler la situation. La petite fille commençait à se sentir très seule, un peu en danger, et surtout, elle s’inquiétait de ce qui avait pu advenir à son ange gardien. Mine de rien, il lui manquait, son petit ange. Même s’il n’était pas bavard – à vrai dire elle n’avait jamais réussi à lui faire prononcer un mot, même pas son prénom – elle avait l’habitude de lui confier ses états d’âme, et il lui suffisait d’un regard pour savoir si il l’approuvait ou pas. Il lui était de très bon conseil. Elle était orpheline, il était un peu sa famille à lui tout seul; Elle s’était bien fait quelques copains, mais elle n’y attachait guère d’importance. Il n’y avait que lui qui comptait ! Lui sur qui elle était sûre de pouvoir compter, quoi qu’il arrive, quelle que soit l’heure de jour ou de la nuit… Et voilà qu’il disparaissait, comme ça, sans prévenir ! À un ange, il ne peut rien arriver de fâcheux, s’il n’était plus auprès d’elle c’est qu’il l’avait abandonnée, lui aussi ! Elle était outrée. Comment pouvait-il la traiter avec tant de légèreté ? Qu’avait-elle bien pu faire pour qu’il la fuie ainsi ? Elle hurla de rage, les poings serrés devenus blancs, elle hurla sous le ciel, à s’en déchirer la voix, à s’en arracher la gorge, et son souffle rauque se finit en toux rocailleuse. De grosses larmes tombaient sur ses joues et roulaient sur le sol en un ruisseau boueux. Elle essaya de crier encore un peu mais sa voix expirait. Elle s’écroula, la face dans la terre, et son visage sali ne fut essuyé par aucune main amie. Après quelques heures, elle n’avait plus de forces. Elle se calma, et réfléchit. S’il était son ange gardien, il devait lui sauver la vie quand elle se mettrait en danger. Elle entreprit alors de se mettre dans des situation les plus périlleuses possibles pour le voir réapparaître et l’emporter dans ses bras vers des lieux sûrs. Elle grimpa en haut du grand mur du jardin, celui qu’elle avait toujours eu peur d’escalader. Elle s’écorcha les mains et les genoux. Le sang coulait comme du bon vin sur les vieilles pierres .C’est en tremblant comme une feuille qu’elle parvint à se mettre debout. Ses pieds dérapaient. Elle réprima son vertige, ouvrit les mains, et fit le saut de l’ange. De l’ange… qui n’apparut pas. Elle atterrit sur les pieds un peu plus bas et roula en boule jusqu’au buisson de framboises. Indemne. inachevé : le RoikikiIl était une fois un roi tellement petit qu’on l’appelait le roikiki. Il s’était fait construire le plus haut palais qui soit, au sommet de la plus haute montagne du monde, inaccessible, et s’y était retiré à l’abri des moqueries. Il n’avait pas de cour, seulement deux valets fidèles et un chat qui ronronnait au coin du feu les soirs d’hiver. Sans oublier le bon Léon, le meilleur cuisinier du royaume, qu’on ne voyait jamais car il passait ses journées entières derrière les fourneaux. (Le roikiki avait beau être petit, son appéti était gigantesque.) Ses valets rivalisaient d’ingéniosité pour le distraire, car certains jours il était pris d’un ennui tellement profond qu’on aurait eu peur d’y laisser tomber son chapeau. L’un d’eux savait lire et lui racontait ainsi tous les plus beaux romans, qui leur arrivaient par le courrier aéropostal. L’autre était très bon jongleur et accrobate, en fait c’était un enfant de la balle, ses parents avaient été des baladins très célèbres du temps de leur jeunesse. Or il advint qu’un jour ni les lectures, ni les tours de ses valets n’amusèrent plus le roikiki. Il resta toute la journée allongé sur son lit à soupirer en les regardant s’agiter autour de lui pour essayer de lui soutirer un sourire. Il avait l’air un peu ridicule, tout petit au milieu de ce grand lit à baldaquins. Le deuxième jour il ne voulut même pas les regarder, et continua à soupirer, de plus en plus bruyamment. Le troisième jours, les valets commencèrent à se sentir vexés que le roikiki les ignore ainsi. Alors après avoir déployé tous leurs talents pour le plus beau spectacle qu’ils avaient jamais fait, et n’ayant pas même récolté un regard de leur roi, ils décidèrent de s’en aller chercher du travail ailleurs. Le roi ne les vit pas partir, ça ne l’intéressait pas. Ils prirent chacun un des deux ânes qui habitaient les écuries, les chargèrent d’autant d’or que les bêtes en pouvaient porter, et entreprirent de descendre la montagne ainsi. Le cuisinier Léon, par la fenêtre de sa cuisine, les regarda partir jusqu’à ce qu’ils disparaissent en dessous du nuage qui entourait le château. Il se sentit un peu triste car il les aimait bien, mais il se remit bien vite à ses marmites. ange gardien, version tristeIl était une fois une petite fille qui avait perdu son ange gardien. Elle savait qu’il était farceur et qu’il aimait bien se dissimuler dans les fourrés pour l’observer vivre et n’intervenir qu’au bon moment, mais elle avait appris au fil du temps à le repérer au milieu de la végétation, et ça la rassurait de savoir qu’il était là, tout près, à veiller sur elle. Or depuis quelque temps elle ne parvenait plus à deviner dans quel buisson il se cachait. Non seulement ça, mais en plus il lui était arrivé deux ou trois histoires facheuses au cours desquelles il n’était pas intervenu pour régler la situation. La petite fille commençait à se sentir très seule, un peu en danger, et surtout, elle s’inquiétait de ce qui avait pu advenir à son ange gardien. Mine de rien, il lui manquait, son petit ange. Même s’il n’était pas bavard – à vrai dire elle n’avait jamais réussi à lui faire prononcer un mot, même pas son prénom – elle avait l’habitude de lui confier ses états d’âme, et il lui suffisait d’un regard pour savoir si il l’approuvait ou pas. Il lui était de très bon conseil. Elle était orpheline, il était un peu sa famille à lui tout seul; Elle s’était bien fait quelques copains, mais elle n’y attachait guère d’importance. Il n’y avait que lui qui comptait ! Lui sur qui elle était sûre de pouvoir compter, quoi qu’il arrive, quelle que soit l’heure de jour ou de la nuit… Et voilà qu’il disparaissait, comme ça, sans prévenir ! À un ange, il ne peut rien arriver de fâcheux, s’il n’était plus auprès d’elle c’est qu’il l’avait abandonnée, lui aussi ! Elle était outrée. Comment pouvait-il la traiter avec tant de légèreté ? Qu’avait-elle bien pu faire pour qu’il la fuie ainsi ? Elle hurla de rage, les poings serrés devenus blancs, elle hurla sous le ciel, à s’en déchirer la voix, à s’en arracher la gorge, et son souffle rauque se finit en toux rocailleuse. De grosses larmes tombaient sur ses joues et roulaient sur le sol en un ruisseau boueux. Elle essaya de crier encore un peu mais sa voix expirait. Elle s’écroula, la face dans la terre, et son visage sali ne fut essuyé par aucune main amie. Après quelques heures, elle n’avait plus de forces. Elle se calma, et réfléchit. S’il était son ange gardien, il devait lui sauver la vie quand elle se mettrait en danger. Elle entreprit alors de se mettre dans des situation les plus périlleuses possibles pour le voir réapparaître et l’emporter dans ses bras vers des lieux sûrs. Elle grimpa en haut du grand mur du jardin, celui qu’elle avait toujours eu peur d’escalader. Elle s’écorcha les mains et les genoux. Le sang coulait comme du bon vin sur les vieilles pierres .C’est en tremblant comme une feuille qu’elle parvint à se mettre debout. Ses pieds dérapaient. Elle réprima son vertige, ouvrit les mains, et fit le saut de l’ange. De l’ange… qui n’apparut pas. En tombant, elle heurta de la tête le granit du vieux mur. Une mer de sang se répandit sur ses vêtements, puis souilla la douce herbe verte. Ses yeux s’emplirent de brouillard. Elle n’avait pas poussé un cri. Le surveillant de l’orphelinat était occupé à séparer deux gamins enragés qui avaient entrepris de se perforer mutuellement la poitrine à l’aide de branches qu’ils avaient taillées en pointe. Tous les regards étaient tournés vers eux. Personne ne s’était aperçu que la fillette avait grimpé sur le mur, personne ne vit qu’elle roulait doucement derrière le framboisier. Le parfum qui s’en dégageait lui envahit l’esprit. Elle sentit son corps s’enfoncer dans un tapis de nuages rouge clair et granuleux. Elle sut alors que son ange était parti accompagner sur la route un autre enfant malheureux qui avait besoin de protection. Elle se rendit compte qu’elle était arrivée à un âge où elle était capable de se débrouiller toute seule, qu’elle avait acquis les moyens de prendre sa vie en main. Elle regretta d’avoir gâché si vite les possibilités qui lui étaient offertes. Puis elle ne regretta rien et se laissa glisser dans la ouateur des brumes qui la gagnaient. la princesse et le forgeronIl était une fois une princesse très belle qui vivait dans un château très blanc avec son père très vieux et sa mère très douce. Or sa mère vint à mourir. Elle en conçut beaucoup de chagrin, et son père pensa qu’il était temps de lui trouver un époux qui deviendrait roi lorsqu’il s’en irait à son tour. Comme la princesse était en deuil, elle ne s’intéressa pas à ce que préparait le roi son père et il décida tout seul de la manière dont on départagerait les prétendants. Il envoya des héraults par tout le pays annoncer ce qui suit : “Le roi du château très blanc donnera la main de sa fille à celui qui réussira toutes les épreuves dont il aura décidé. Les prétendants sont conviés à une réception dimanche pour se présenter devant la princesse. Ils devront être habillés de leur plus belle parure et le premier défi consistera à manger avec élégance et sans se tromper entre les divers couverts à utiliser. Le festin sera suivi d’une petite sieste au cours de laquelle la princesse pourra vérifier que ses prétendants ne ronflent pas. Puis commenceront les épreuves proprement dites. Tout d’abord, il y aura un concours de tir à l’arc pour vérifier l’habileté des jeunes gens. Puis un tournois verra s’affronter les participants pour juger de leur vaillance au combat. Enfin les rescapés devront ramener la pomme la plus grosse du pays. Venez nombreux.” Un jeune garçon qui était apprenti forgeron entendit le message et se dit qu’il serait heureux d’épouser la fille du roi qui était si belle et si douce. Il vint trouver son maître et lui demanda : – Je voudrais tenter les épreuves pour obtenir la main de la princesse, voulez-vous m’accorder congé samedi pour que je puisse faire la route jusqu’au château ? – Les princesse n’épousent pas des ouvriers, regarde comment tu es habillé : ta “plus belle parure” sera moins belle que la moins belle parure de n’importe quel chevalier qui se présentera au concours. Que sais-tu des règles de cour ? Tu n’as jamais mangé autrement qu’avec les doigts. Tu ne sais pas tenir sur un cheval, tu n’as pas d’armure, sais-tu au moins te battre ? “La jeunesse est fougueuse, je ne veux pas te retenir ici si tu as envie de tenter ta chance, mais ne t’attends pas à réussir. Tout au moins, accepte d’emporter avec toi ce clou magique que j’ai forgé de mes mains, il te sera peut-être utile. Le jeune garçon embrassa son maître et prit la route. Il s’arrêta chez un tailleur et vida sa bourse sur la table : – Donnez-moi ce que vous avez de plus beau et de plus noble pour cette somme. Le tailleur se mit à rire et lui vendit un costume tout simple avec un pantalon noir et une chemise blanche toute droite, en grosse toile. Le petit forgeron les emballa soigneusement et reprit sa route. Pour aller au château il fallait traverser une grande forêt épaisse. Le petit forgeron avait tellement envie d’arriver le plus tôt possible qu’il décida de s’y engager bien que le jour déclinât. Comme il se sentait fatigué, il décida de s’arrêter pour la nuit au pied d’un grand chêne. Il posa son sac sur la mousse et allait sendormir lorsqu’il entendit une longue plainte qui provenait de l’arbre. Il tendit l’oreille : – Au secours, faites-moi sortir d’ici, cela fait cent ans que je suis prisonnier de ce tronc ! – Mais comment donc êtes-vous arrivé ici ? Qui êtes-vous et comment puis-je vous aider ? – Je ne suis qu’un petit gentilhomme qui vivait à la cour du roi il y a bien longtemps. J’étais trop cupide : un soir de Noèl, à minuit, lorsque les arbre s’en vont boire un verre ensemble, j’ai voulu voler le trésor sous les racines de ce chêne. Mais je n’ai pas été assez rapide, il est revenu avant que je ne sois sorti du trou et depuis je suis prisonnier de son tronc. Tu possèdes un clou magique : plante-le dans l’écorce et elle s’ouvrira pour me laisser sortir. Aussitôt dit, aussitôt fait. Le forgeron planta le clou dans le tronc qui s’ouvrit en deux. Un petit homme tout frippé apparut, qui le remercia chaleureusement. – Si jamais tu as besoin d’aide , siffle trois fois en direction de l’ouest, et je te dirai tout ce que je sais sur la vie à la cour. Le petit bonhomme disparut alors et l’apprenti forgeron s’endormit, la tête sur le sac contenant son précieux habit. Le lendemain le soleil le réveilla à l’aube. Le jeune homme trouva une source où se désaltérer et faire un brin de toilette, puis il se remit en chemin. Comme il atteignait le cœur de la forêt, il vit passer devant lui un ours qui filait à toute allure, poursuivit par une horde d’abeilles. – Compère l’ours, venez par ici, lui cria-t-il, il y a une rivière un peu plus loin, suivez-moi ! Il mena l’ours jusqu’au cours d’eau et ils y plongèrent tous les deux. Les abeilles tournèrent en toutes directions, elles ne comprenaient pas où était passé celui qu’elles poursuivaient. Au bout de quelques instants elles firent demi-tour et reprirent la direction de leur ruche. L’ours sortit de l’eau et remercia le jeune homme : – Ces abeilles voulaient me punir pour avoir mangé de leur miel, mais elles étaient si nombreuses qu’elles m’auraient tué. Je te dois la vie, et j’espère pouvoir t’être utile à mon tour. Si jamais tu es en difficulté, siffle trois fois en direction de l’est et j’accourrai. Puis l’ours passa son chemin et l’apprenti continua sa route. Au moment où il allait atteindre la fin de la forêt, il entendit pépier vivement dans un bosquet. Il s’approcha par curiosité et vit un renard qui s’apprêtait à croquer les oisillons d’un nid qu’une rafale de vent avait jeté à terre. Le jeune homme mit le renard en fuite et grimpa le long de l’arbre pour replacer le nid dans les branches. Un grand oiseau multicolore apparut alors. Il portait avec lui une très grosse pomme qu’il lui offrit en lui disant : – Tu as sauvé mes enfants. Je ne te remercierai jamais assez. Si tu as besoin de moi un jour, siffle trois fois en direction du sud et j’arriverai aussitôt. Cette pomme était bienvenue car le petit forgeron n’avait rien mangé depuis la veille. Il en dévora la moitié avec grand appétit et se sentit rassasié, puis il se rendit compte que le soleil était sur le point de se coucher. Il rangea la demie pomme dans son sac en prenant garde de ne pas tacher ses beaux habits puis sortit de la forêt et marcha encore quelques temps avant d’apercevoir les tours du château. Il entra alors dans l’auberge la plus proche. Toutes les chambres étaient occupées par les preux chevaliers qui avaient accouru de tout le royaume pour tenter d’obtenir la main de la princesse. Le jeune homme dû donner la moitié de pomme qui lui restait pour payer un verre de vin et une place à l’écurie. Il s’endormit bien au chaud dans la paille, son sac à côté de lui. Il eut une nuit reposante, pleine de rêves merveilleux. Quand il se réveilla, son sac n’était plus à ses côtés. Il alla se plaindre auprès de la première servante qu’il trouva, qui lui raconta ceci : – Les enfants de l’aubergiste aiment jouer au ballon. Ils sont venus se matin s’amuser près de vous mais vous dormiez à point fermé. Ils ont pris votre sac pour un ballon et l’on envoyé en l’air en courant à travers toute la maison. J’étais en train de faire des confitures de mûres et ils sont venus jouer trop près de moi : le sac est tombé dans le jus de mûres. J’ai aussitôt rincé vos vêtements et je les ai mis à sécher, ils doivent être secs à l’heure qu’il est, mais je n’ai pas réussi à faire partir la couleur. Le garçon retrouva ses habits tout violets. Il en fut fort marri mais comme il ne pouvait décemment pas se présenter à la cour avec ses habits de forgerons, il décida de les mettre et de tenter quand-même sa chance. Quand il arriva au palais, il fut la risée de tout le monde. Sa belle chemise violette mauvoyait au soleil et les rires retentissaient tellement fort que les oiseaux qui logeaient sur les cheminées du château s’envolèrent. Les autres participants étaient habillés de pourpoints chatoyants avec des manches bouffantes et de longs rubans, conformément à la mode de l’époque. La princesse se leva et vint le chercher par la main. Elle lui dit : – Monsieur, je ne souscris pas aux moqueries dont vous êtes l’objet. Savez-vous que le violet est ma couleur préférée ? De plus, cette mode de rubans flottants au vent m’agace, j’aime votre sobriété. S’il ne tenait qu’à moi, je proclamerais bien haut que vous êtes le plus élégant de cette assemblée. Mais prenez donc place à table. L’apprenti forgeron s’assis, non loin de la princesse, et fut effrayé par le nombre et la diversité des couverts qui s’étalaient devant lui, lui qui savait à peine se servir d’une fourchette. Il siffla trois fois en direction de l’ouest et le petit gentilhomme apparut sur son épaule. Tout au long du repas il guida sa main pour choisir et manier avec dextérité les couverts les plus appropriés. Le jeune homme sortit vainqueur de l’épreuve, à égalité avec un grand homme tout habillé de brun qui lui lança un regard mauvais. Puis des serviteurs leur apportèrent des couches sur lesquels ils s’allongèrent pour la sieste. La princesse se précipita auprès des plus vieux de ses prétendants, guettant le moindre ronflement pour les éliminer aussitôt. À la fin de l’heure, il ne restait plus qu’une vingtaine de concurrents, tous des garçons preux et sveltes. Le petit forgeron se demanda comment il allait pouvoir leur faire face dans les épreuves de force et d’habileté, lui qui était bon comme le pain et qui ne savait rien faire d’autre qu’actionner le soufflet de la forge. Le premier à tirer à l’arc fut le grand homme brun. Sa flèche mit en plein dans le mille. Certains autres chevaliers approchèrent d’assez près le centre de la cible, mais beaucoup envoyaient leur flèche dans le mur et réclamaient une deuxième chance sous-prétexte qu’un cri d’oiseau les avait déconcentrés. Ils usèrent ainsi tant de flèches que quand ce fut au tour du jeune apprenti, il n’en restait plus du tout. Le roi vint lui dire qu’il ne pourrait pas participer à l’épreuve, mais le jeune homme eut l’idée de lui proposer de lancer son clou. Le vieux roi accepta, tout le monde s’esclaffa en voyant ce petit forgeron essayer de tirer un clou avec un arc. Mais ils cessèrent de rire lorsque le clou vint porter en plein dans le mille, éclatant en deux la flèche du grand homme brun. Celui-ci envoya un regard furieux au garçon. Tous ceux aui étaient parvenus à atteindre la cible se retrouvèrent ensuite pour le grand tournois. S’affrontèrent ainsi une dizaine de jeunes gens. Le petit forgeron était bien ennuyé car il ne savait pas monter à cheval. Il était le dernier dans les écuries, gêné dans ses mouvements par une armure trop grande, incapable de mettre le pied dans l’étriller. Il siffla trois fois en direction de l’ouest et l’ours apparut à ses côtés. – Donne-moi ton armure, dit la grosse bête, je vais prendre ta place dans le combat et je le remporterai pour toi. Ce qui fut dit fut fait. L’ours mit à terre un à un tous les participants. En dernier lieu, il s’affronta au grand homme brun mais ils étaient de force égale et le combat se termina à égalité. Les deux adversaires rentrèrent aux écuries pour se changer avant l’épreuve finale. La princesse donna le signal du départ en leur disant : – Messeigneurs, vous êtes les deux seuls à être sortis vainqueurs de tous les défis que mon père vous a imposés. Vous devez à présent partir en quête de la plus grosse pomme du royaume. Celui de vous deux qui parviendra à me la ramener et la déposer à mes pieds à l’aube deviendra mon époux. Allez, et que la chance vous porte. Elle les regarda partir sans ajouter un mot, mais quand le jeune forgeron se retourna une dernière fois elle lui adressa un clin d’œil. Il marcha donc le cœur joyeux vers l’orée de la forêt, certain de parvenir sans mal à trouver la plus grosse pomme du royaume. Quand il crut être assez éloigné de son rival il siffla trois fois en direction du sud, et l’oiseau apparut. – Que puis-je faire pour te venir en aide ? – Hier tu m’as apporté une pomme de taille si extraordinaire que je n’ai eu qu’à en manger la moitié pour être rassasié. Je dois à présent ramener à la princesse la plus grosse pomme du royaume, et elle me donnera sa main. Peux-tu m’indiquer l’endroit où trouver un tel fruit ? – Je n’ai pas le droit de t’indiquer l’endroit car il ne doit être connu d’aucun humain, mais je peux te rapporter la plus grosse pomme du royaume. Quelques instants plus tard, l’oiseau revint, portant dans ses griffes le fruit le plus beau et le plus gros qu’aucun homme n’ait jamais vu. Le jeune homme, se réjouissant par avance de revoir la fille du roi et d’obtenir sa main, prit d’un pas alerte le chemin du palais. Il avait le cœur tellement léger qu’il ne regardait pas où il allait, et ne vit pas la corde épaisse qui était tendue en travers du chemin. C’était le grand homme brun qui l’avait espionné et suivi jusqu’ici pour lui voler la pomme et la rapporter à sa place à la princesse. Il ligotta l’apprenti et se mit en route vers le château. Peu de temps avant l’aube, le méchant homme se prosterna aux pieds de la fille du roi en lui offrant la plus grosse pomme qu’elle ait jamais vue. Mais elle était tellement déçue que ce ne soit pas le petit forgeron qui la lui rapporte, qu’elle ne désira même pas manger un morceau de ce fruit extraordinaire. Elle décréta que l’on attendrait l’aube avant de proclamer les résultats définitifs des épreuves. Pendant ce temps, les amis du jeune homme s’étaient empressés de le délivrer, et il partit en courant en direction du palais. Il arriva alors que le soleil pointait ses premiers rayons à l’horizon, et vint s’incliner devant la princesse. Celle-ci était ravie de le voir. – Mon ami, lui dit-elle, où donc avez-vous mis le fruit que je vous ai demandé de me rapporter ? – Las ! J’avais trouvé la plus grosse pomme qu’aucun être humain n’ait jamais vue, mais elle m’a été dérobée cette nuit par quelqu’un dont je n’ai pu voir le visage à cause de l’obscurité. – Je veux vous croire mon ami, mais mon père ne vous accordera pas ma main sur une belle parole. Le chevalier brun a, lui, ramené une pomme d’une taille extraordinaire. Je vais devoir devenir son épouse. Quel dommage que vous n’ayez pas au moins une preuve de ce que vous dites ! – Je peux vous dire, ma mie, que lorsque je me suis pris les pieds dans la corde tendue par le félon qui m’a dérobé la pomme, le clou magique que m’a donné mon maître s’y est planté. Je pense qu’il y est encore. Demandez à goûter au fruit qui vous a été rapporté, si vous y trouver le clou c’est que cet homme brun est un usurpateur. La fille du roi fit alors réunir son père, le jeune apprenti et le méchant homme autour de la pomme. Avec un grand couteau elle fendit le fruit en deux et découvrit le clou, planté en plein milieu. Le grand homme brun fut jeté aux oubliettes et les servantes reçurent l’ordre d’aller y déverser toutes les épluchures de pommes qu’elles trouveraient. Le petit forgeron épousa la princesse et ils furent très heureux jusqu’à la fin de leurs jours. Trois frères Il était une fois un roi très bon dans un pays très lointain. Se sentant vieux et fatigué, il fit venir ses trois fils devant son trône et leur expliqua qu’il donnerait son royaume à celui d’entre eux qui réussirait les trois épreuves qu’il leur proposerait. La première épreuve consistait à ramener le plus beau manteau qui soit.
Les trois frères partirent à l’aube le lendemain matin. Les deux aînés se dirigèrent vers l’ouest et le plus jeune vers l’est. Les deux aînés marchèrent toute la matinée et se reposèrent à l’ombre d’un puits au moment du déjeuner. Un petit vieillard passa devant eux. Il était tout pouilleux et portait un paquet de vieux habits. Il leur demanda de partager leur repas avec lui. Les deux frères refusèrent en lui expliquant qu’ils n’en avaient pas assez pour partager. Puis ils lui demandèrent ce qu’il portait dans son grand sac. Le vieux leur montra ses habits. Il y avait deux manteaux élimés qu’ils achetèrent trois sous chacun. – De toute façon, dit l’un des frères, notre cadet est bien trop simplet pour trouver mieux. Ils décidèrent ensuite de rentrer au château. Le plus jeune frère marcha vers l’est pendant plusieurs heures en se demandant où il pourrait bien trouver le plus beau manteau qui soit. Au bout de quelque temps il vit devant lui une maisonnette. Comme il était presque midi, il entra dans l’espoir de trouver un siège pour se reposer et une table pour manger. À l’intérieur, il y avait une veille petite bonne femme toute rabougrie qui lui demanda s’il pouvait lui donner à manger. – Je n’ai qu’un morceau de pain mais je vais vous en donner la moitié. – C’est bien gentil à toi mon garçon, il y a bien longtemps que je n’ai rien trouvé à me mettre sous la dent. Puis-je faire quelque chose pour toi en récompense de ta générosité ? – Je suis à la recherche du plus beau manteau qui soit. La vieille femme conduisit alors le garçon à la porte de sa cave. Il entra, un peu effrayé, et descendit un temps infini dans les profondeur de la terre. Au bout d’un moment il rencontra une grenouille coiffée d’une couronne qui lui donna un grand manteau. Quand il revint à la surface il s’aperçut que les fils qui composaient le tissu étaient tellement fins qu’on ne pouvait pas les distinguer à l’œil nu. Le soleil se couchait quand il arriva au château de son père. Le roi fut émerveillé devant la beauté du vêtement que lui rapportait son plus jeune fils. Les deux aînés se mirent en colère, ils ne comprenaient pas comment cet enfant si benêt avait pu trouver quelque chose de si beau. Le lendemain le roi réunit ses fils et leur annonça que la deuxième épreuve consistait à ramener un oiseau d’or. Les deux aînés décidèrent de partir vers l’est puisque leur frère avait la veille trouvé le succès dans cette direction. Il arrivèrent vers midi devant la maisonnette de la vieille petite bonne femme rabougrie. Ils entrèrent et lui donnèrent un demi quignon de pain comme leur avait raconté leur petit frère en rentrant. Puis ils mangèrent de bon apétit une belle poularde. Ensuite ils demandèrent à la vieille femme où ils pourraient trouver un oiseau d’or. Elle les conduisit jusqu’à la porte de sa cave. En voyant le noir qu’il faisait à l’intérieur, les deux frères s’enfuirent. Ils se retrouvèrent dans la forêt et virent passer devant eux deux faisands au plumage jaune-roux. Ils pensèrent que cela ressemblait bien à de l’or et les capturèrent avant de rentrer au château. Le cadet avait marché vers l’ouest jusqu’au puits. Là il s’arrêta pour puiser de l’eau car il avait grand soif. Le même petit vieillard que la veille vint le voir et lui demanda s’il pouvait lui donner à boire. Le jeune frère partagea son seau puis proposa la moitié de son repas au petit homme. Celui-ci le remercia vivement et lui proposa de l’aider dans sa quête. – Je suis à la recherche de l’oiseau d’or. – Marche dans la direction du sud pendant trois heures, tu verras devant toi un grand palais tout en or. Dans la pièce centrale du palais se trouve l’oiseau que tu recherches. Prend cette plume d’or, elle te guidera par des passages dérobés jusqu’à sa cage. Mais fait attention, aussitôt que tu prendras l’oiseau dans tes bras, il se mettra à crier et tout les soldats seront à tes trousses. Suis encore la plume, elle te mènera à un souterrain qui aboutit juste devant le château de ton père et que les gardes ne connaissent pas. Le jeune garçon prit donc la direction du sud et parvint sans encombres jusqu’à l’oiseau d’or. Au moment où il allait saisir le volatile, il vit à travers la porte une jeune fille magnifique qui avait l’air de s’ennuyer. Il retira l’anneau d’or qu’il avait au doigt, le cassa en deux et en donna la moitié à la jeune fille. Celle-ci rougit et s’enfuit. Le garçon ne la poursuivit pas, il s’empara de l’oiseau et lança la plume qui lui montra la direction du souterrain. Il arriva devant son père peu avant le coucher du soleil. Le roi fut émerveillé devant la beauté de l’oiseau ramené par son plus jeune fils. Les deux grands frères se mirent en colère, il ne comprenaient pas comment un enfant si benêt ait pu trouver un si bel animal. Le lendemain le roi réunit ses fils et leur annonça que la troisième épreuve consistait à ramener la plus belle fille qui soit. Les deux aînés partirent chacun dans des directions opposées, et le plus jeune reprit le souterrain dont il n’avait pas fait mention à ses frères. Quand il arriva au palais de l’oiseau d’or, tout était en effervescence. La princesse n’avait rien mangé de puis la veille et se dépérissait. Tous les médecins du royaume étaient à son chevet mais ne parvenaient pas à lui rendre le sourire. Le jeune homme se présenta dans la chambre de la princesse, et quand il vit qu’elle avait autour du cou une chaîne portant la moitié d’anneau qu’il lui avait donnée. Il sortit alors de sa poche l’autre moitié et la colla à la première. La princesse le reconnut alors et lui tendit la main. Il la prit dans ses bras et la conduisit jusqu’au château de son père. Ses deux frères avaient apporté chacun une paysane qui avait croisé leur chemin. Devant la beauté de la fiancée de leur cadet, ils furent verts de jalousie. Le roi était émerveillé par cette admirable jeune fille. Il céda son trône à son plus jeune fils, et les deux autres furent autorisé à vivre dans une aile éloignée du château. Mais un jour que leur cadet est à la chasse, ils payèrent un page pour envoyer un message à la jeune reine. Ce message disait que sa mère était malade et l’appelait à son chevet. La jeune femme prit ses affaires et s’en retourna dans le royaume de son père. En chemin, elle fut enlevée par une vieille sorcière qui l’emmena dans une maisonnette au cœur de la forêt profonde. Un sort avait été jeté le long du chemin pour qu’il soit impossible de sortir de la maison sans se perdre irrémédiablement. La vieille femme revint au palais donner aux frères des habits de la jeune reine sur lesquels elle avait répandu du sang de biche. Elle leur réclama également la première partie de la pension qu’ils lui devaient pour retenir la jeune femme en otage. Lorsque le jeune roi rentra de la chasse, il fut étonné de ne plus trouver sa femme. Ses frères lui dirent qu’elle avait malheureusement été dévorée au cours d’une promenade par un dragon féroce. Ils lui montrèrent les habits tout tachés de sang. Le roi s’effondra de douleur. Il était tellement désespéré qu’il se mit à pleurer et ne s’arrêta pas pendant deux mois entiers. Durant ce temps ses deux frères prirent le commandement du royaume. Ils n’en faisaient qu’à leur tête, levant des impôts pour financer les festins qu’ils organisaient tous les soirs, rançonnant les populations et faisant régner la terreur. Mais ils oublièrent de payer la sorcière. Au bout de quelque temps, furieuse, elle envoya sa fille au palais pour leur jouer des mauvais tours. Celle-ci, sous les traits d’une jeune paysane, parvint à entrer dans le château sans être vue et vint trouver le roi pour lui raconter les exactions de ses frères. Sortant de sa torpeur, le roi laissa éclater son courroux et fit enfermer ses frères dans la plus haute tour. La paix revint dans le royaume. Le roi, à force de soin attentifs donnés par la fille de la sorcière, reprit goût à la vie et décida de se remarier. Il épousa donc celle qui se faisait passer pour une jeune paysane. Ils vécurent heureux un certain temps ensemble, mais ils ne parvenaient pas à avoir d’enfants. Au cœur de la forêt profonde, la vraie reine, incapable de retrouver son chemin, était prisonnière de la sorcière et devait effectuer toute sorte de travaux pour payer sa nourriture et son logement. Un jour la sorcière lui demanda d’aller récolter les œufs d’un nid logé dans les branches du plus haut chêne de son jardinet. Parvenue au sommet de l’arbre, elle s’aperçut qu’il s’agissait d’une petite famille de colombes. Elle ne put pas se résoudre à prendre le moindre œuf. La mère colombe la remercia d’avoir épargné ses enfants et lui dit : – Derrière la maisonnette il y a un vieux puits. Puise un seau d’eau et verse-le sur trois cailloux ronds que tu trouvera par terre. Tu donneras ces cailloux à manger à la sorcière, elle croira que ce sont des œufs, mais elle se changera en pierre dès qu’elle passera le seuil de la maison. Ce qui fut dit fut fait. La jeune reine, débarrassée de la méchante sorcière, ne savait toujours pas comment sortir de la forêt profonde pour regagner le château. Les colombes passèrent en volant devant elle et lui crièrent : – Suis-nous, nous allons te montrer le chemin. Lorsqu’elle arriva à la frontière elle fut arrêtée par des gardes. Ils avaient été postés là parce que le royaume était en guerre contre presque tous ses voisins. – Halte! Qui va là ? – Je suis la reine de ce royaume, laissez-moi passer, il faut à tout prix que je rentre au plus vite au palais. Les gardes se mirent à rire. – La reine de ce royaume est en ce moment en train de préparer la grande réception de ce soir. C’est l’ouverture de la grande fête de célébration du début de l’été, qui va durer trois jours. La jeune reine fut d’abord stupéfaite puis désespérée. Comment son époux avait-il pu la remplacer aussi vite ? Il aurait dû sentir qu’elle était encore en vie. Quelqu’un lui avait sûrement jeté un sortilège. Les gardes s’émurent de cette femme en pleurs. Ce qu’elle disait leur rappelait qu’il y avait eu une autre reine, naguère, bien plus douce que la nouvelle, et qui avait un jour disparu sans que personne ne comprit comment. Depuis la guerre avait éclaté et on avait oublié cette vieille histoire. Ils la laissèrent finalement passer. L’un d’entre eux avait une fille servante au château, il recommanda à la reine d’aller la voir en ville. La servante lui proposa de prendre sa place dans le service. Lorsqu’elle arriva au château l’oiseau d’or la reconnut tout de suite et la suivit partout. Le premier soir elle parvint à s’approcher du roi, et laissa tomber son anneau dans son verre. Il ne la vit pas mais manqua de s’étrangler en buvant et reconnut l’anneau. Il fut surpris et pensa à sa première femme. Se pouvait-il que ses frères se soient trompés et qu’elle soit encore en vie ? Il mit longtemps à s’endormir ce soir-là, et rêva d’événements qui dataient d’avant son second mariage. Le deuxième soir la vraie reine apporta un petit gateau au roi, dans lequel elle avait placé une plume d’or de son oiseau. Il fut alors certain qu’il s’agissait bien d’elle. L’oiseau volait à la fenêtre dans le soleil couchant. Le roi voulut revoir sa vraie femme. Il sortit dans l’espoir que l’oiseau lui indique l’endroit où retrouver sa belle. Mais la fille de la sorcière lui lança un sortilège qui l’immobilisa. Il fallut quatre serviteurs pour le porter jusqu’à ses appartements. Ce n’est que le lendemain matin qu’il put à nouveau bouger. Le troisième soir la vraie reine avait revêtu le plus beau manteau du monde. L’oiseau d’or voletait autour d’elle et quand elle entra dans la salle tout le monde la reconnut. La rumeur l’accompagna jusqu’au roi, qu’elle invita à danser. La fille de la sorcière voulut jeter un sort mais l’oiseau d’or fonça sur elle et lui creva les yeux. Elle s’enfuit en courant vers la forêt et on ne la revit plus jamais. Le roi avait retrouvé sa reine, il décida de prolonger la fête de cinq jours pour célébrer leurs retrouvailles. Le royaume retrouva rapidement la paix, et ils vécurent heureux. Félicie et BenjaminAu tout début du temps, lorsque naquit le monde, naquirent aussi ses frères et sœurs, qui étaient les dieux, les elfes et les fées. Les elfes avaient reçu en partage un grand grimoire précieux qui contenait toute la connaissance qu’on pouvait acquérir en ce monde. Mais ce livre du savoir avait été détruit par un éclair le jour où le roi des elfes blancs était venu demander sa main à la fée électricité, et les cendres en avaient été dispersées par un ouragan. Or, portées par le vent, certaines de ces particules de cendres vinrent se poser sur les terres habitées par les hommes. Au fil du temps, sans s’en rendre compte, ils en avalèrent quelques-unes, acquérant du même coup, sans s’en douter, une partie du savoir des Elfes et des Fées. C’est ainsi qu’il découvrirent un beau jour comment domestiquer le feu, puis comment s’en servir pour faire fondre du métal, et ainsi de suite. Le temps passa. Par une effroyable après-midi de tempête, un homme nommé Benjamin, fort des connaissances de ses aïeux qui avaient déjà récolté une petite partie des grains de savoir tombés sur leur terre, construisit un cerf-volant dans le but d’attraper un éclair. Il avait été chercher des jeunes branches de noisetier pour former une armature à la fois souple, légère et résistante, en forme de losange, qu’il avait agrémenté de pointes de fer car il savait que le fer attirait la foudre. Il y avait ensuite fixé une toile de lin fin. Il se souvenait du temps où il était enfant et où son père et lui avaient fabriqué un cerf-volant presque semblable, et ne put s’empêcher d’être un peu nostalgique. Mais très vite il se rappela l’importance capitale de l’expérience scientifique qu’il s’apprêtait à mener. Il déroula un long fil de fer dont il attacha une extrémité à l’armature et l’autre à une cage métallique dans laquelle il avait placé des instruments de mesure : il n’avait pas trouvé de meilleure solution pour effectuer plusieurs expérimentations à la fois. Il sortit dans le vent pour lancer son cerf-volant, qui s’éleva rapidement dans les airs, puis il tenta de le diriger vers les nuages les plus susceptibles de produire des éclairs. Après quoi il s’éloigna à une distance où il pouvait encore voir le phénomène qui allait se produire, mais où il estimait être hors de danger. Au bout d’un assez court instant, il vit un trait de feu jaillir du ciel et suivre le fil de son cerf-volant jusqu’à la cage, qu’il avait posée sur l’herbe. Il préféra attendre un peu avant d’aller voir sur ses instruments de mesure si l’expérience était concluante ou s’il devait recommencer. Mais alors qu’il s’apprêtait à s’approcher avec précaution, il entendit un grand cri qui lui glaça le sang. Comme il se demandait d’où ce hurlement pouvait bien provenir, il s’aperçut que la cage émettait des étincelles, plein de petites étincelles qui ne pouvaient certainement pas être des résurgences dues à l’éclair qu’il avait réussi à capter. Il se mit à réfléchir. Bientôt, un autre cri retentit, qui semblait être un cri de fureur ou de rage. Il avait l’impression que cela provenait de la cage, mais c’était impossible, puisqu’il n’y avait placé que des objets inertes. Comme les étincelles ne cessaient pas, il décida d’aller faire autre chose en attendant de pouvoir examiner les résultats de son expérience. Il couvrit la cage d’un plaid pour que ses instruments ne prennent pas la pluie, et la rentra dans son laboratoire. Mais il se produisit de nouvelles étincelles lorsqu’il voulut la poser sur sa table de travail, il préféra donc l’envelopper entièrement dans le tissu de laine qui semblait l’isoler. En fait, il s’écoula plusieurs jours avant qu’il ne pût s’approcher sans risque de la vieille cage de fer. Il s’aperçut alors en écartant la couverture qu’elle contenait une petite chose lumineuse, d’un faible éclat, dont il ne parvenait pas à s’expliquer la présence. Lorsqu’il en ouvrit la porte pour récupérer ses instruments et examiner enfin les résultats tant attendus, la petite chose s’éleva un instant puis retomba dans le fond de la cage. Il hésita entre l’envie de prendre ses jambes à son coup et celle de comprendre ce qui se passait, se frotta trois fois les yeux, puis, le coeur battant la chamade, passa sa main à l’intérieur pour tenter d’attraper la chose. Il reçut une décharge, mais, ignorant ce que c’était, ne lâcha pas prise. Il approcha l’étrange créature de ses yeux pour mieux voir : cela ressemblait à une femme, minuscule, avec un halo lumineux tout autour du corps. Elle était devenue toute faible à force d’avoir trop crié et fulminé. Il décida de la garder pour l’étudier. Dans le palais au sommet des montagnes, le roi des Elfes Blancs était dans le trente-sixième dessous. Sa femme, la prunelle de ses yeux, avait disparu depuis plusieurs jours déjà. Il tournait en rond dans la salle du trône, attendant les retrours d’enquête de ses plus brillants informateurs, mais personne n’avait de nouvelles. Même sa sœur aînée, la Lumière, qui pourtant était toujours au courant de tout, ne pouvait lui dire ce qu’il était advenu de sa fée-femme. Il savait qu’elle s’amusait beaucoup, les soirs d’orage, prendre corps dans les éclairs et tenter de toucher les jeunes gens égarés qu’elle trouvait à son goût, bien que cela le rende très jaloux. Mais le dernier orage remontait à plus d’une semaine. Il convoqua une prêtresse celte qu’on disait capable de tout voir dans son chaudron magique. Celle-ci se dévêtit, fit quelques figures d’envoûtement et se pencha au-dessus du chaudron bouillonnant. – Je l’aperçois, dit-elle d’une voix traînante, elle est très fatiguée. Elle est enfermée dans le noir, c’est pourquoi même la Lumière ne peut la voir. Un homme s’approche d’elle avec des instruments bizarres. Que va-t-il lui faire ? C’est affreux ! La prêtresse poussa un cri et s’effondra évanouie. Tandis que le roi des elfes s’empressait de secourir la jeune Celte, dans l’espoir qu’elle lui indique le lieu de détention de sa bien-aimée, Benjamin continuait ses expériences. Il arracha un de ses cheveux à la fée, et chercha quelles applications il pouvait en tirer. La prêtresse, enfin remise de ses émotions, indiqua au roi des Elfes Blancs que sa reine était prisonnière d’un humain, sur la Terre du Milieu, à un endroit que les Hommes appellent Amérique. Il savait que les pouvoirs des Elfes diminuent lorsqu’ils atteignent la Terre du Milieu, aussi il prit son sceptre magique, afin de concentrer le plus d’énergie possible lorsqu’il serait là-bas, puis il s’embarqua sur un côtre royal. Il mit une semaine à rejoindre New-York. Lorsqu’il accosta, son angoisse était des plus grandes. Il ouvrit le pommeau de son sceptre elfique, qui recelait une boussole n’indiquant pas le nord : elle indiquat l’endroit où se trouvait Félicie. Évidemment la tenue du roi ne passait pas inaperçue. Il manqua plusieurs fois d’être inquiété par des individus mal intentionnés, mais il lui suffisait de frapper un coup par terre avec le bout du sceptre pour créer autour de lui un nuage de fumée qui aveuglait les importuns le temps qu’il prenne de la distance. Guidé par sa boussole, il parvint enfin à la bicoque de Benjamin. Celui-ci était en train d’essayer de faire entrer Félicie dans une sorte de bombonne parsemée de morceaux de fer en forme d’électrode. Il avait mis des gants pour se protéger des étincelles de fureur qu’émettait la fée. Le roi des Elfes observait la scène de loin. Au moment précis où sa femme fut sortie de la cage mais point encore introduite dans la bouteille, d’un souffle sur son sceptre il envoya un grand éclair qui sut donner à la fée assez d’énergie pour s’échapper des doigts qui l’enserraient. Elle vint aussitôt se blottir contre son mari, dont la colère était à son comble. – Misérable petit humain, s’écria-t-il, qui ose défier les forces de la nature et prétend les maîtriser ! Sois maudit, toi et ta race, pour t’être cru capable d’asservir l’Électricité ! Ne t’avise pas de recommencer, ni toi ni aucun autre, car cela vous consuirait à votre perte ! Benjamin était dans ses petits souliers. Il bredouilla quelques excuses qui ne firent qu’aviver la fureur du couple royal. C’est sous une pluie de foudre qu’il se réfugia dans sa maison. Celle-ci ayant finalement pris feu, l’Elfe emmena Félicie dans son bateau. Ils rentrèrent au château et en se soucièrent plus du sort du pauvre homme. Mais si sa maison avait brûlé, Benjamin, lui, avait échappé aux flammes. Il campait à présent dans son atelier. Ce qu’il aimait par dessus tout c’était regarder briller la nuit le morceau de cheveu qu’il avait arraché à Félicie. Il était bien décidé à maîtriser l’électricité et à en faire bénéficier l’humanité entière. Félicie et le roi des Elfes BlancsAu tout début du temps, lorsque naquit le monde, naquirent aussi ses frères et soeurs, qui étaient les dieux, les elfes et les fées. Félicie était une fée des plus fascinantes, même si elle n’était pas la plus belle, car elle était pleine d’énergie et insaisissable. Elle faisait tourner la tête de beaucoup de ses congénères. Un jour, le roi des elfes blancs vint la trouver pour lui demander sa main. Il avait revêtu ses plus beaux atours : ses habits étaient tissés en fil du temps, sa chevelure d’argent était retenue par une couronne de clair de lune et ses bijoux ressemblaient à de l’air. Il était enveloppé dans une cape de vent. Sous son bras, il portait le livre du savoir, qu’il voulait offrir à la petite fée en gage de son amour. Mais Félicie rit lorsqu’il lui eut fait sa déclaration, et s’en fut jouer dans les nuages en s’écriant : - Mon beau roi, je n’ai que faire de ton savoir ! Mon coeur, je le donnerai à celui qui sera capable de me capturer, mais je doute que ton pauvre livre puisse t’en indiquer le moyen ! Après quoi elle produisit quelques éclairs qui déchirèrent le ciel et qui réduisirent en cendres le grimoire du Grand Elfe, puis elle disparut dans une dernière étincelle. Le roi, humilié et malheureux, s’en fut en pleurant à travers les feuillages. Il voulait trouver un endroit où personne n’avait jamais été, pour s’isoler et réfléchir. Il parvint à une grotte sombre qui sentait le moisi et l’eau croupie. Aucune végétation n’y poussait, aucun insecte n’y rampait, c’était un endroit lugubre où personne n’avait jamais eu l’idée de venir jusqu’à ce jour. Le roi trouva cela parfait et s’aventura plus avant pour échapper à la lumière du jour, car la lumière est une fée très bavarde. Déjà, tout le royaume devait connaître le refus dont il avait été victime. Mais il s’en moquait, il ne sentait que son coeur blessé qui griffait dans sa poitrine, qui le déchiquetait de l’intérieur. Il s’assit sur un cailloux plat, le dos collé à la paroi suintante. Quand il eut réussi à s’apaiser un peu, après un temps indéterminable, il respira l’odeur de la roche pour trouver de l’inspiration. Des volutes de fumées tournoyaient dans sa tête mais ne formaient aucun dessin précis, les idées lui échappaient. Il était pourtant certain qu’il existait un moyen de conquérir la petite fée fougueuse qui lui avait électrocuté les sens... À force de chercher en vain il finit par s’endormir. Il fit alors un rêve des plus étranges. Il y voyait sa bien-aimée Félicie enfermée dans une cage suspendue à un cerf-volant dans un ciel d’orage. Le vent la ballottait de droite et de gauche, et elle semblait crier quelque chose en direction du roi, mais ses paroles étaient couvertes par le bruit de la tempête. Puis il vit un homme qui construisait des cerfs-volants. À côté de lui il y avait un morceau de pain avec du beurre et quelques fruits. Ensuite il y eut une grande explosion à travers laquelle le roi crut entrevoir des figures fantomatiques à l’allure étrange. Il se réveilla en sursaut. La faim vint alors lui tirailler les entrailles. Et une idée lui illumina l’esprit : la faim ! Il n’y avait que par la faim qu’il pouvait la faire ployer, la dame de sa vie ! Il imagina alors toute sorte de plans, des plus naïfs aux plus abominables, pour l’obliger à venir lui demander l’aumône d’un peu de nourriture. Il songea à supprimer de la surface de la terre tout ce dont elle pouvait se sustenter, et n’en garder en réserve que dans son palais au sommet des montagnes. Mais pour cela, il devait déjà savoir ce qu’elle avait l’habitude de manger. Or, il ne l’avait jamais vue prendre de repas. Les soirs de pleine lune, dans la clairière des elfes, elle ne semblait pas s’intéresser aux mets merveilleux qui abondaient sur les tables d’orichalque. Ni le vin, ni les nectars inouïs ne semblaient non plus attirer ses faveurs. Cette fée était un mystère à part entière. Le beau roi repensa à son rêve et sourit : non, jamais sa belle Félicie ne serait attrapée pas quiconque, et surtout pas mise en cage. Son sourire devint triste quand il se dit que lui non plus ne l’aurait jamais. Allons, se murmura-t-il pour se redonner du courage, la fée lumière, ma soeur aînée, qui sait toujours tout, doit bien le savoir, elle, ce que mange la créature qui possède mon coeur. Et je saurai bien l’amadouer avec une pierre de lune ou un éclat de miroir. - Ce dont se nourrit la fée électrique ? De poussière de coucher de soleil, mon doux frère. - Mais il m’est impossible de supprimer cela de la surface de la Terre ! Comment puis-je alors appâter la petite fée ? Que dois-je faire, ma soeur ? - Foi de Lumière, il n’y a rien à faire. Jamais tu ne pourras attraper celle que tu aimes. Trouve une autre femme pour gouverner ton royaume, ô roi mon frère, celle-ci aurait de toute façon été trop impétueuse. Vexé, désespéré, le Grand Elfe reprit la route. Sur le chemin tournoyaient quelques cendres du livre du savoir, ballottées par le vent. Une nuée de ces petits êtres ailés nommés piliwims s’évertuaient à les capturer, et ramenaient les parcelles qu’ils avaient pu saisir dans un grand coffre en bois de châtaignier qui n’avait l’air de rien. – Mais que faites-vous, membres du Petit Peuple ? – Nous ramassons les bribes du savoir que vous avez égarées, car les laisser traîner pourrait être dangereux. – Ah, vous croyez ? Dites-moi, votre travail est bien avancé, pourtant certaines de ces miettes sont minuscules. Seriez-vous capables de collecter de même les poussières du coucher de soleil ? – Ce serait un travail de Sisyphe car il y en a de nouvelles chaque soir, mais si vous nous procurez un coffre assez grand, et des protections contre l’Électricité qui ne manquera pas d’être furieuse que nous lui supprimions sa nourriture, nous ne pouvons rien vous refuser, ô mon roi. Le souverain des elfes blancs vint alors trouver le doyen des hents, ces hommes-arbres pleins de sagesse. – Ôarbre millénaire, je viens à toi pour une requête. Sais-tu quelle sorte de vêtement protège des foudres de l’électricité ? – Il suffit de les prendre en sève d’hévéa et elle ne pourra point te faire de mal. – Voudrais-tu dans ce cas me fournir des costumes en sève d’hévéa qui soient à la taille des piliwims ? Par ailleurs, peux-tu me dire où je puis trouver un coffre sans fond ? – Reviens demain à la première heure, contre un million de pierres de lune je te donnerai tes petits vêtements et ta réponse, ô roi. Le Grand Elfe savait que les pierres de lune se pêchaient dans l’étang des soupirs les soirs de pleine lune. Par chance, ce soir-là précisément l’astre nocturne se montrait dans toute sa rotondité. Il se munit d’une épuisette et d’un grand cabas et gagna l’étang peu avant la nuit. La Lune ne tarda pas à se lever et une pluie étincelante perça la surface tranquille des eaux dormantes. Dès lors le roi pêcha, pêcha, sans jamais s’arrêter, à tel point qu’il faillit ne pas s’apercevoir que l’aube se rapprochait. Soudain, la notion du temps lui revint, il décida de se mettre en route sur-le-champ. Dans le cabas, il n’y avait guère que quelques milliers de pierres de lune. Il s’en désola mais pensa innocemment qu’il y aurait moyen de négocier. Il n’avait pas fait mille pas qu’il fut arrêté par un enfant-fée qui criait sur le bord du sen#ier. Le temps le pressait, l’aube trépignait d’impatience à l’horizon, mais il lui envoya un regard suppliant pour qu’elle attende encore un peu et s’arrêta pour écouter le gamin. – C’est ma sœur, ma grande sœur, elle s’est prise dans une toile d’araignée, il faut la libérer ! Le roi se laissa guider jusqu’à la fillette, qu’il libéra d’un coup du sceptre elfique dont il ne se séparait jamais. Sans même attendre les remerciements, il reprit sa route car l’aube fulminait derrière l’horizon. Les deux enfants lui coururent après. Ils lui tournaient autour en chantant : – Nous voulons te remercier, dis-nous ton tourment, nous pouvons tout arranger. –Non mes enfants, vous ne pouvez pas m’aider : j’ai besoin immédiatement d’un million de pierres de lune et n’en ai que quelque mille. – Nous pouvons tout ! Nous pouvons tout ! Laisse-toi porter ! Où vas-tu ? – Je vais voir le grand hent que l’on aperçoit déjà là-bas. Au moins je serais exact à son rendez-vous. Il s’agenouilla devant l’arbre majestueux. – Relève-toi, ô roi. Tu es ponctuel, cela me plaît. Les habits que tu as requis sont prêts, j’espère pour toi que tu as toutes les pierres de lune que je t’ai demandées en échange ? Sa voix s’était faite menaçante. Le Grand Elfe bredouilla, cherchant une justification qui ne lui attirerait pas la colère du doyen. Mais il sentit son cabas s’alourdir et vit les deux gamins s’enfuir en lui lançant un clin d’œil. Il vida le sac au pied du grand arbre et attendit en croisant les doigts que celui-ci eût fini de compter les joyaux. – Le compte y est ! Voici les costumes destinés aux piliwims. Pour ton coffre, va trouver Efflam, l’ébéniste. Il habite au milieu de la clairière des naufragés. En remettant leurs vêtements de caoutchouc aux piliwims, le roi s’enquit du moyen d’y parvenir. – Marche droit vers le Nord pendant trois jours, traverse les marais de l’incompréhension, et si ton intention n’est pas malhonnête tu rencontreras un personnage qui te montrera le chemin de la chaumière d’Efflam. Trois jours plus tard, comme prévu, il vit s’étendre devant lui les boues bouillonnantes des marais. Le soir tombait. Il s’assit sur la berge et étudia de loin le chemin qu’il pourrait emprunter le lendemain. Quand l’obscurité fut telle qu’il ne vit plus rien, il s’allongea sur l’herbe et s’endormit. La lueur blafarde d’un soleil lugubre le réveilla à l’aurore. De ses yeux papillotants, il rechercha le trajet qu’il s’était tracé la veille, mais les minces langues de terre serpentant entre les boues avaient changé de place. Un labyrinthe ! Que faire ? S’engager à l’aveuglette, au risque de voir le sol se dérober sous lui à tout moment ? Il n’avait pas vraiment le choix, l’endroit n’étant pas précisément ce que l’on peut appeler un lieu fréquenté. Il arracha quelques touffes de roseaux qu’il tressa pour en faire une corde, un fil d’Ariane. – Qu’est-ce que tu fais ? C’était un jeune léprecheun, ces cordonniers des landes, curieux de rencontrer un étranger en cette place. Le Grand Elfe sursauta. Il n’avait jamais vu de léprecheun, ce sont des créatures plutôt farouches d’ordinaire. – Je voudrais traverser le marais mais j’ai peur de le perdre. – Tu n’as qu’à me suivre ! Je connais le chemin. En échange tu me donneras cette bourse que tu portes à la taille. La petite créature le guida à travers des sentiers mouvants, desquels il n’aurait jamais pu se dépêtrer seul, même avec une ficelle de roseaux… De l’autre côté il y avait une clairière verdoyante d’herbe fraîche. Le sol était couvert d’une végétation abondante de fleurs multicolores qui venaient se perdre dans les racines d’immenses arbres d’où s’élevaient les chants de milliers d’oiseaux. Le roi interpella son guide : – Pourquoi appelle-t-on cet endroit, ma foi charmant, la clairière des naufragés ? – Heureusement que tu en parles, j’ai failli oublier. Ceci n’est pas de l’herbe mais une sorte d’eau ensorcelée qui noie tous ceux qui s’y aventurent. Il n’y a qu’un chemin pour parvenir à la chaumière de l’ébéniste, suis-moi encore. Quelques instants plus tard il vit se dresser devant lui une magnifique chaumière parée de pièces de bois savamment sculptées. Efflam attendait sur le seuil, les bras croisés derrière le dos. Le roi s’agenouilla devant lui. – Ô vous le plus grand des artisans, la requête que je vous présente est celle d’un cœur en peine. Je suis venu vous demander un coffre sans fond qui seul me permettra d’obtenir les faveurs de ma bien-aimée. – N’as-tu point peur que ce coffre soit trop lourd à porter sur le chemin du retour ? – Dût-il peser le poids de mon palais en haut des montagnes, par la force de mon amour je saurai le ramener ! Alors l’ébéniste sourit et ouvrit une main. Elle contenait une toute petite boîte en bois rouge. – Voilà ce que tu es venu chercher, ô roi. Prends-en soin, il est mon chef-d’œuvre. Va, et bonne chance dans ta quête, la plus difficile entre toutes. Le Grand Elfe fut d’abord surpris mais il n’en laissa rien paraître. Il suivit le Léprecheun en se disant qu’après tout, puisque le coffre est sans fond, les poussières du coucher de soleil y entreraient facilement. En fin de compte, il mit à peine trois jours à regagner le palais, tellement il avait le cœur léger. Il convoqua aussitôt les piliwims, qui commencèrent leur travail le soir-même, abandonnant ainsi leur collecte des cendres dispersées du savoir. Le premier jours ils parvinrent à récolter la moitié des poussières de coucher de soleil qui flottaient dans les airs. Le crépuscule en fut tout assombri. Le deuxième soir, ils en avaient tellement ramassé que les étoiles eurent du mal à briller. Les savants du royaume commencèrent à s’intéresser à ce phénomène. Le peuple lui s’inquiéta. Le roi fut intrigué de voir que la clarté du jour était à ce point due au coucher du soleil, mais il ne voulait pas renoncer. Il sentait que Félicie ne mangeait plus à sa faim. Des piliwims avaient été victimes d’attaques électriques, mais leur habit les protégeait très efficacement et il n’y avait eu aucun blessé. Son grand astronome lui expliqua avec fièvre que grâce à son entreprise on avait découvert que la lumière n’était en fait constituée que des fines particules produites par le soleil au moment de son coucher, le reste du temps il ne produisait que de la chaleur sombre, et comme le temps se rafraîchissait il ajouta que sans doute la lumière était nécessaire pour que la chaleur nous parvienne sur terre. Les piliwims poursuivaient leur travail. Les jours s’obscurcissaient de plus en plus, les nuits n’étaient plus que des gouffres de pénombre. Mais Félicie, bien qu’elle s’affaiblissait, se refusait à céder. La peur et la dépression se répandaient parmi les populations. Un jour, qui ressemblait déjà à la nuit, alors que le peuple, croyant la fin du monde près d’arriver, grondait et menaçait aux portes du palais, la Lumière se présenta au roi, toute chancelante. – Que vous arrive-t-il, ô ma sœur ? Vous êtes si pâle… – Je t’avais bien dit de renoncer à cette furie ! Tu as mis ton peuple en colère, et maintenant tu mets la vie tout entière en danger. Je me meurs, mon frère, et quand je serai morte plus rien ne pourra vivre, car la lumière est source de toute vie. – Mais pourtant je suis sûr que mon but est proche. Prenez un remontant en attendant. Félicie doit avoir très faim à présent, elle va bientôt venir m’implorer de lui rendre sa pitance. – Ta Félicie est morte ! Elle est tombée depuis quelques jours au pied du grand rocher des suaves. – Mais pourquoi ne me l’avez-vous point dit ? Le roi s’effondra de douleur, et d’une voix entrecoupée de sanglots, s’écria : – La peste soit des femmes et de leur entêtement ! Je cours ramasser son corps, nous lui ferons des funérailles dignes de la reine qu’elle aurait dû être. Prévenez les piliwims qu’ils cessent sur-le-champ leur ouvrage ! Le Grand Elfe se précipita vers les rochers. Le petit corps gisait par terre devant le granit majestueux. Le visage plein de larmes, il pressa la dépouille de sa bien-aimée contre lui. Elle était encore tiède. Il s’en serait fallu de si peu pour la sauver… La colère qui l’emplit fit résonner le silence assourdissant qui accompagnait la nuit régnant aux alentours. C’est alors qu’au milieu de ce néant il entendit de très faibles battements de cœur. Non, elle n’était pas morte, pas encore ! Sa rage se transforma en éclat de joie, mais il fallait faire vite. Pourquoi n’y avait-il pas encore de lumière provenant du palais ? Que faisaient donc les piliwims ? Déployant deux grandes ailes que lui avait donné l’émotion, il s’envola, la petite fée dans les bras. C’est au moment où il arriva au sommet des montagnes que les gardiens du coffre soulevèrent le couvercle. Le roi des elfes blancs passa la porte de son palais dans un grand éclat de lumière de coucher de soleil, ce qui provoqua les acclamations de la foule. Il fit devant le peuple un long discours d’excuses. Félicie baignait dans un nuage lumineux aux couleurs du crépuscule. Elle reprenait des forces petit à petit, et quand elle ouvrit les yeux, elle vit le roi et lui sourit. Elle se serra contre lui. – Voulez-vous m’épouser ma mie ? – Tu m’as conquise, beau roi, désormais je serai à toi et j’œuvrerai à tes côtés pour le bien de notre royaume. Des airs de musique, des chants et des cris de joie s’élevèrent de la foule. Je peux vous dire que la fête dura des mois entiers, moi-même j’y ai tellement bu que j’ai roulé sous la table et c’est un gros troll qui m’a ramassé. Il m’a donné un coup de pied dans le derrière, tellement fort que j’ai volé à travers l’espace et me voilà devant vous pour vous conter cette histoire ! YouenYouen Le Braz aimait se promener le soir sur la plage, au pied des falaises. Il avait toujours entretenu l'espoir secret de croiser quelque korrigan au détour d'un rocher, mais n'en avait jamais eu la chance. Un soir de tempête, en arrivant sur la plage, il crut voir un groupe de bécasseaux, ces oiseaux qui picorent dans le sable mouillé en suivant le mouvement des vagues. Intrigué par leur présence à cette heure de la nuit, il s'approcha doucement afin de les observer de plus près et s'aperçut alors qu'il ne s'agissait pas de volatiles mais de petits êtres étranges. Il n'en croyait pas ses yeux : des korrigans ? Certains avaient de l'eau jusqu'aux genoux, ils semblaient attendre qu'un objet ballotté par les vagues arrive à leur portée. Une saute de vent fit perdre l'équilibre à Youen, et les petits êtres s'aperçurent de sa présence. Ils s'enfuirent tous aussitôt dans toutes les directions afin qu'on renonce à les suivre. Youen s'approcha alors de la mer et ramassa l'objet qu'ils convoitaient. Il l'observa à la lueur de la Lune. Cela ressemblait à une épée de chevalier rouillée par un trop long séjour dans la mer. La nuit fraîchit et la brume tomba. Il fit route vers le village, tenant avec précaution sa fragile trouvaille entre ses mains. À travers la brume, il distinguait mal le chemin. Il était certain d'avoir pris la bonne direction, pourtant, au lieu du bitume qui recouvrait la route quelques minutes plus tôt, il ne sentait sous ses pieds que des cailloux et de la boue. Il croisa une silhouette en jupe. - Mademoiselle ? Mademoiselle ! Pouvez-vous m'indiquer le village, s'il vous plaît ? - Monseigneur, pourquoi voulez-vous donc descendre au village ? La table est dressée au château, on n'attend plus que vous. Le roy m'a envoyé vous quérir à travers la nuit. Suivez-moi prestement, je n'aime pas m'attarder par ici, on risque d'y rencontrer des lavandières, ou pire encore. Interloqué, Youen suivit la jeune femme à travers la nuit, se demandant s’il s’agissait d’une farce. Petit à petit se dressèrent devant eux les hautes tours d'un château moyenâgeux. Youen entendit son guide imiter le cri de la chouette. Un grincement atroce lui répondit, bientôt suivi d'un grand fracas. Ils passèrent tous deux sur ce qui ressemblait fort à un pont-levis, puis l'horrible bruit se fit à nouveau entendre. La jeune femme introduisit Youen dans une pièce froide où il dut déposer l'épée qu'il avait précieusement gardée entre ses mains durant tout le trajet. Il s'aperçut alors avec stupéfaction qu'elle était flambant neuve. Puis on l'emmena près du feu, on lui donna un bain et des vêtements propres. Drôles de vêtements en vérité. Avec ses hauts-de-chausses et son pourpoint, Youen se sentait paré pour un carnaval. Ce n'est pas sans une certaine appréhension qu'il pénétra dans la grande salle – la peur de l'inconnu mêlée à celle du ridicule. Les murs de la pièce étaient recouverts de tapisseries aux couleurs chatoyantes. Un grand feu brûlait dans une cheminée monumentale. Quelques ménestrels égayaient l'atmosphère d'une ritournelle légère. Une table était dressée en plein milieu de la salle, en pierre de granit sculptée, grande et circulaire. Tous les gens qui se trouvaient là étaient habillés comme Youen. L'un d'eux lui fit signe de prendre place. - J'ai compris, se dit Youen, c'est une de ces réunions d'excentriques qui aiment se retrouver au Moyen-Âge le temps d'une soirée ! On lui passa des plats, il fut amusé de voir que chacun mangeait avec les doigts, sans vergogne. Le vin coulait à flots, les mets abondaient, Youen se régalait. À la fin du repas, celui qui lui avait fait signe de s'asseoir se leva et pris la parole : -Mes chers amis, commença-t-il, vous savez tous combien nos forces ont été décimées par nos ennemis. Mais vous savez également que, de son côté, Mordred a aussi perdu beaucoup d'hommes. La bataille de demain sera sans doute décisive ; nous mourrons, ou nous vaincrons. C'est pourquoi, mes amis, je vous souhaite de dormir beaucoup et bien, afin d'être en possession de toutes vos forces pour l'ultime combat. Après quoi il se retira. Une servante vint trouver Youen pour lui montrer sa chambre et l'aider à se déshabiller. Mais elle s'en fut avant qu'il n'ait pu lui poser la moindre question. Le lendemain, après un déjeuner copieux, on lui donna une armure, un heaume, un cheval, et on lui passa son épée à la ceinture. Il trouvait cela assez plaisant, bien qu'un peu lourd à porter. Puis ils sortirent en masse du château pour se rendre dans la plaine, là où les attendaient leurs ennemis. En voyant cette reconstitution si bien organisée, Youen s'enthousiasma et s'élança au premier rang du combat. Le bruit des épées, les cris des hommes et des chevaux, tout cela le grisait. Il s'étonna pourtant bientôt de ce que les morts ne se relevaient pas et de ce que les blessures avaient l'air si réelles. Et puis il y avait cette odeur bizarre qui s'élevait au dessus du champs de bataille, et qui le mettait mal à l'aise. Absorbé dans ses pensées, il ne sut pas éviter la masse d'arme, qui le toucha à l'épaule. Blessé, il tomba de sa monture et s'étala dans la boue. C'est alors qu'il se souvint ; cette odeur était celle de la mort et du sang : c'était l'odeur de la boucherie dans laquelle sa grand-mère faisait abattre un veau pour les grandes occasions. Au milieu de tous ces chevaliers agonisants ou crevés, tripes à l'air, piétinés cent fois par les chevaux, il fut soudain pris d'une irrépressible envie de vomir. Il se traîna péniblement vers un endroit de la plaine où aucune bête ne risquait de lui écraser la tête d'un coup de sabot. Adossé contre un arbre, à l'abri des regards, il retira son heaume et s'efforça de libérer son bras ensanglanté de l'armure qui ne l'avait pas beaucoup protégé. Il avait mal, il avait froid, il avait soif. Tant bien que mal, il se remit debout et marcha droit devant lui dans l'espoir de trouver une source ou un ruisseau. Au détour d’un arbre, il tomba nez à nez avec une créature identique à celles qu’il avait aperçues la veille sur la plage. - Voleur ! lui cria–t-elle, puis elle se précipita vers l’épée et essaya de l’arracher de la ceinture de Youen. Celui-ci la repoussa d’un geste de la main qui l’envoya voler jusqu’au buisson le plus proche. Alors des centaines de petits êtres semblables sortirent de tous les recoins du sous-bois et se dirigèrent vers le jeune homme en faisant briller leur yeux d’or des flammes de la vengeance. - Hé, non, attendez, supplia-t-il, je ne l’ai pas volée cette arme, c’est vous qui êtes partis, je vous l’aurais rendue sinon… Mais les lutins s’avançaient inexorablement, sourds à toute explication. Dans la forêt résonnait, comme une mélopée, le mot « voleur » infiniment répété. Comme ils allaient se jeter sur Youen, il tenta de s’enfuir en courant. Mais ses forces étaient faibles et son armure l’entravait dans ses mouvements : il tomba à genoux quelques mètres plus loin et arracha un lambeau de tissu à la tunique d’une des créatures en tentant de se rattraper. Effrayé par l’idée que cela puisse les mettre encore plus en colère, il détacha son épée et la jeta sur le sol en criant ; - Je vous la rends ! Je vous la rends ! Laissez-moi, laissez-moi rentrer chez moi ! D’un seul coup tout disparut et le jeune homme se retrouva dans le noir d’une obscurité irréelle. Le morceau de tissu dans sa main semblait luire de l’intérieur. Il le déchira et découvrit qu’il recelait une médaille. La matière dont elle était faite ressemblait à du métal mais brillait comme la lune. Une série d’inscriptions bizarres couvrait sa surface. Youen se l’attacha autour du cou. La tête lui tournait, les cris du combat résonnaient encore dans le lointain, de plus en plus loin. Sa vue se brouilla, il tomba évanoui. ****** - Youen ! Youen ! La brume flottait dans sa tête comme elle flottait sur le sable. Le bras endolori, Youen ouvrit péniblement les yeux. Quelqu'un avait crié son nom, à moins que ce n'ait été qu'un rêve ? - Youen ! Youen ! Cette fois, plus de doute ; on l'appelait. Il lui semblait que c'était la voix de sa sœur. Il aurait voulu crier, signaler sa présence, mais il était beaucoup trop faible. Il lui restait à l'esprit le souvenir pénible du rêve qu'il venait de faire. - Youen ! La voix se rapprochait. -Ah te voilà ! Ca fait des heures qu'on te cherche ! Youen, mon frère, tu n'es pas raisonnable. Pourquoi n'es-tu pas rentré cette nuit ? Youen émit un son étrange, à mi-chemin entre le grognement et la plainte. Il tenta de s'asseoir. - Mais que t'est-t-il arrivé, s'affola sa sœur, pourquoi tes vêtements sont-ils en lambeaux ? Regarde dans quel état tu t'es mis ! Elle voulu l'aider à se relever, il retomba évanoui. Alors elle lui apporta un peu d’eau qu’elle alla chercher dans sa voiture, garée plus loin. En lui relevant la tête pour lui donner à boire, elle mit la main sur une chaîne que son frère portait autour du cou. Il se réveilla à nouveau et parvint cette fois à se mettre debout. - Où as-tu trouvé ce bijou ? lui demanda-t-elle. Youen regarda ce qui pendait sur sa poitrine ; c’était une médaille couverte de signes étranges et qui brillait faiblement sous la Lune… |
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